Tribune de Nathalie Tehio, présidente de la LDH
Avocate de profession, la présidente de la LDH (Ligue des droits de l’Homme), Nathalie Tehio, revient sur sa vie marquée par le racisme et la colonisation en Kanaky. Elle appelle à organiser la défense de l’Etat de droit particulièrement affaibli par dix ans de macronisme.
Nathalie Tehio a le sens de l’accueil. Elle dégage l’énergie chaleureuse d’une militante qui consacre sa vie, depuis son plus jeune âge, au respect de l’autre et à la défense des droits fondamentaux. Sourire large et poignée de main délicate, la présidente de la LDH attend sur le seuil de l’entrée, au siège de l’association dans le 18e arrondissement parisien. Elle vient d’apprendre le classement de la pétition contre la loi Yadan, qui a pourtant recueilli plus de 700 000 signatures. Ni une ni deux, son téléphone sonne. « Oui, je suis déjà au courant », répond-elle. Et déjà prête à poursuivre son combat pour préserver l’espace civique.
Pourquoi être devenue avocate ?
Devenir avocate n’était pas un rêve d’enfant. En réalité, c’est mon père qui a voulu que je choisisse ces études ! Il exerçait cette profession et était le seul à défendre les indépendantistes kanak. Quand nous sommes arrivés en Kanaky – Nouvelle-Calédonie avec mon père et ma mère, j’avais 5 ans. Dès mon plus jeune âge, j’ai subi le racisme. Moi, je voulais voyager en Chine, d’où ma famille paternelle est originaire.
Mon père est né à Tahiti, ses grands-pères avaient été amenés sur l’île par les Français, qui recherchaient de la main d’œuvre chinoise pour travailler dans les plantations. Avec une amie, elle aussi d’origine chinoise, nous projetions de retourner dans le pays de nos ancêtres afin de retrouver nos origines. Mais, finalement, j’ai écouté mon père et j’ai intégré la faculté de droit de Montpellier en 1982…
De Tahiti à La Nouvelle-Calédonie, votre histoire est liée à la colonisation française…
La colonisation repose sur la hiérarchie des races et, le bas de l’échelle, c’est le peuple colonisé. Dans mon école, il n’y avait même pas de Kanak. Cette mentalité coloniale perdure encore aujourd’hui, même si l’évolution politique a amené à davantage d’ouverture et à un croisement des cultures plus important.
Mais c’est affolant de voir que, même avec le temps, les inégalités sociales perdurent, en dépit des accords de Matignon, puis de Nouméa, qui m’avaient donné de l’espoir. Le préambule de l’accord de Nouméa était magnifique. Il reconnaissait l’identité du peuple kanak, les méfaits de la colonisation mais aussi les bagnards et les colons comme « victimes de l’histoire ».
L’idée était de construire un peuple au destin commun. Ce fut aussi la symbolique extraordinaire de la poignée de main entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, c’était merveilleux. Cela m’a fait tellement de mal de voir combien les élus en Kanaky – Nouvelle-Calédonie n’ont pas fait ce qu’il fallait et comment la France a finalement renoncé à mettre en œuvre ses accords. Maintenant, c’est pire que tout.
Emmanuel Macron s’enferme avec quelques conseillers qui se pensent plus compétents que les diplomates et tous ceux ayant travaillé sur le sujet avant eux. Il impose par la force, au mépris de l’histoire et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, sa réforme du corps électoral. Les Kanak sont aujourd’hui minoritaires et minorés dans leur pays afin qu’ils n’accèdent jamais à leurs revendications, et notamment à l’indépendance.
Comment avez-vous vécu les années 1980, marquées par une quasi-guerre civile ?
Je me trouvais à Montpellier pour mes études, j’ai voulu rentrer mais mes parents m’ont dit de rester en France. « Au moins, tu es en sécurité ! » Mon père et mes proches ont été visés par de nombreux attentats, ils étaient sur la liste des personnes à abattre. Quand Éloi Machoro (indépendantiste du FLNKS – NDLR) a été tué, mon père est allé à la morgue pour calmer les Kanak, une voiture a tenté de lui foncer dessus. Il a été sauvé de justesse. Moi, je suivais tout ça depuis de France, où il y avait de fortes mobilisations. Je militais activement dans les amphis de ma fac.
C’étaient finalement vos premières heures de militantisme…
J’ai commencé bien plus jeune ! À 14 ans, je rédigeais mes premiers articles pour des amis kanak dans le journal du FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste). L’un sur un lieu coutumier saccagé par l’armée ; un second lorsqu’un régiment avait demandé des danses kanak contre rémunération : ils les ont payés, mais en bouteilles de whisky… À 16 ans, j’ai été nommée rapporteuse d’un groupe de travail lors du congrès du FLNKS à Ouvéa. Je suis née dans la lutte, mes parents ont participé à créer la LDH en Kanaky – Nouvelle-Calédonie. Je suis un « bébé ligue » (rire).
Devenir la présidente de la LDH un aboutissement assez logique…
J’étais très loin de cette idée. Pour moi, c’était militer sur le terrain et dans les sections qui comptait. Aujourd’hui, en tant que présidente, j’ai quelques frustrations, je ne peux plus être aussi présente dans ma section d’arrondissement parisien (10e-11e). Quand j’ai élevé seule mon enfant, j’ai dû lever un peu le pied, puis j’ai recommencé à militer pleinement.
C’est à ce moment là que j’ai participé à la création de l’Observatoire parisien des libertés publiques et rejoint les bancs de la fédération pour avoir une vue d’ensemble sur le territoire parisien et rencontrer des militants, discuter et débattre davantage… et me voilà présidente !
Comment définiriez-vous le rôle de la LDH ?
La LDH est une association politique mais pas partisane. Nous agissons pour veiller au respect des droits fondamentaux. Fondamentalement, nous sommes contre la raison d »État. Notre création remonte à l’affaire Dreyfus, nous combattons l’antisémitisme, le racisme et toutes les discriminations. C’est assez fou, mais nous sommes souvent attaqués par des politiques simplement parce qu’on demande le respect et l’application du droit.
Gérald Darmanin et Elisabeth Borne nous ont menacés quand nous avons dénoncé les violences des forces de gendarmerie totalement disproportionnées à Sainte-Soline, comme l’ont depuis démontré les images des caméras-piétons. Récemment, le maire (RN) de Carcassonne a coupé les subventions de la section locale parce qu’elle avait attaqué son arrêté anti-mendicité…
Concernant l’antisémitisme, comment analysez-vous la séquence de la loi Yadan ?
C’était une grave menace pour la liberté d’expression et les libertés académiques. Cette proposition de loi visait à faire le lien entre antisionisme et antisémitisme et à interdire toute critique du gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou. Mme Yadan allait faire passer cette proposition de loi avec les voix du RN, parti issu du Front national cofondé par des SS qui ont participé au génocide des juifs, sans que personne se pose de questions, c’est aberrant !
Le problème dans la lutte contre l’antisémitisme et le racisme, c’est le manque de soutien politique. Chaque année, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme publie un rapport sur ces sujets. Alors qu’il est écrit dans la loi que le Premier ministre doit en prendre connaissance, il n’a pas voulu le recevoir ! Et après, ils disent vouloir lutter contre le racisme et l’antisémitisme, c’est quand même étrange…
Dans les affaires judiciaires, on constate que la circonstance aggravante de « racisme » est très rarement retenue…
Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a pris une circulaire pour demander que la circonstance aggravante d’antisémitisme soit toujours retenue dès lors qu’il y a le moindre élément pour le laisser penser. Mais pourquoi pas aussi pour le racisme ? Je n’ai pas de réponse, je ne comprends pas pourquoi. L’exemple type, c’est le meurtre de Djamel Bendjaballah, tué par un militant identitaire contre lequel la victime avait, plusieurs fois, porté plainte pour racisme. Mais, là encore, le motif raciste du meurtre n’a pas été retenu. C’est inexplicable…
En classant la pétition contre la loi Yadan, quel signal le pouvoir envoie-t-il, selon vous ?
Cette décision s’inscrit dans la restriction continuelle de l’espace civique. Cette dynamique est dangereuse pour une démocratie. En ce moment, toutes les formes d’expression à propos du conflit israélo-palestinien sont très contraintes, mais, globalement, nous sommes dans une volonté qui vise à faire taire.
L’Etat de droit est menacé, les contre-pouvoirs sont cassés, on essaye de nous bâillonner. Le politique tend à décider ce sur quoi les citoyens ont le droit de parler. Vous avez le droit de manifester, mais que sur les thèmes autorisés… Cette censure est le symptôme d’une démocratie malade.
Les mandats d’Emmanuel Macron ont-ils contribué à affaiblir l’Etat de droit ?
L’Etat de droit en France n’est pas très affermi. Il n’est pas si fort. Les nominations des magistrats ont lieu en Conseil des ministres, les procureurs de la République reçoivent des instructions générales directement du ministre de la Justice, dont ils sont dépendants hiérarchiquement. Et ne parlons même pas du Conseil constitutionnel, où siègent non pas des juges indépendants mais des politiques. Dans le cas des violences policières, la fébrilité de l’État est assez significative.
Alors que des juges commencent à prendre conscience de leur réalité et à sanctionner des policiers, une proposition de loi arrive à l’Assemblée nationale pour instaurer une « présomption de légitime défense » et empêcher ce contrôle judiciaire. Le ministre de l’Intérieur a promis de la reprendre dans un projet de loi, car elle n’a pas été votée. C’est dramatique et je ne crois pas en un hasard de calendrier !
Le risque est simple, il n’y aura même plus d’enquête, puisque le tir d’un policier sera toujours présumé légal. Comment peut-on imaginer que ce que fait un policier est bien, par principe ? Au contraire, compte tenu du pouvoir qu’il a, le policier devrait être d’autant plus surveillé et rendre des comptes systématiquement.
Si le RN arrive au pouvoir, aura-t-il les mains libres pour développer sa politique d’extrême droite ?
Oui, il y a beaucoup de choses qu’il pourra faire, et notamment son fameux « projet de loi référendaire » qui institutionnaliserait « la priorité nationale », car il est déjà certain que le Conseil constitutionnel ne s’y opposera pas. Nous n’avons pas grand-chose comme garde-fous. Pendant longtemps, nous avons vécu dans l’idée qu’il y avait un approfondissement de l’Etat de droit. Aujourd’hui, nous sommes en marche arrière à cause de choix politiques.
Certains politiciens jouent sur le terrain du RN pour gagner des voix et parfois partagent sincèrement leurs idées, alors que les médias d’extrême droite diffusent déjà leurs thèmes à grande échelle dans la société. Moi, j’ose me référer à la radio des Mille Collines, qui a préparé le génocide des Tutsis. Comment imaginer que ces médias de la haine n’auront pas d’effets ? En France, des gens sont déjà menacés, voire tués pour ce qu’ils sont. En affaiblissant l’Etat de droit et la démocratie, un tremplin a été construit pour le RN.
Comment vous préparez-vous à une possible victoire de l’extrême droite à la présidentielle de 2027 ?
Effectivement, on doit se préparer, car il ne fait aucun doute que le RN s’attaquera à tous les contre-pouvoirs. Ils ne le feront pas immédiatement, mais il leur suffira d’un prétexte. Nous avons commencé à travailler sur les meilleurs moyens de contrer les attaques contre les associations. Nous en avons déjà l’expérience, malheureusement, notamment depuis la loi sur le séparatisme qui a permis de retirer les subventions de nombreuses associations.
De l’espoir quand même ?
La lueur d’espoir réside dans les études qui sont faites par la Commission nationale consultative des droits de l’Homme sur le racisme. Le travail sur l’indice longitudinal de tolérance montre que celle-ci a augmenté au fil des années. On voit bien que la société est quand même plus ouverte. Le problème dans la dichotomie entre cette ouverture et le vote et l’abstention.
Un grand nombre de personnes se sentent délaissées par les pouvoirs publics. Cela génère du repli sur soi et un vote au profit du RN, qui, en promettant une politique d’exclusion de certains, fait croire qu’il redistribuera mieux les richesses. Une lueur d’espoir se trouve aussi dans l’incroyable force de la société civile quand elle se mobilise. La LDH sera toujours dans la lutte pour combattre l’extrême droite.
