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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

LA KABYLIE ENNEMI INTERIEUR OU ESPOIR DE LA DEMOCRATIE ALGERIENNE ? 11 novembre 2012

Depuis l’antiquité la Kabylie occupe une place spécifique dans la mosaïque des disparités régionales et culturelles en Algérie. Les origines berbères (et non arabes) de la population algérienne restent dans cette région plus visibles et plus affirmées qu’ailleurs. Il en résulte une résistance à la culture arabo-musulmane dominante en Algérie et une opposition au régime centralisateur et militarisé en place depuis l’indépendance. Livrée aux exactions des islamistes et à la répression militaire de l’état, la Kabylie paie chèrement ses aspirations à l’autonomie et à la démocratie.

« …le “régionalisme” est un élément constitutif de la politique algérienne. Après l’indépendance du pays, deux groupes d’hommes politiques se sont entre-déchirés pour la prise du pouvoir. Le “groupe de Tizi Ouzou”, représenté par Mohammed Boudiaf et Hocine Aït Ahmed, et le “groupe de Tlemcen” qui s’était formé autour d’Ahmed Ben Bella, le premier président de l’Algérie indépendante. Ce dernier a été renversé par son plus grand promoteur et ministre de la Défense, en l’occurrence Houari Boumediene, lui-même membre du “clan d’Oujda”, dénomination qui désigne les anciens de l’Armée des frontières restée à l’extérieur du pays pendant la guerre d’indépendance et rentrée après la libération pour prendre le pouvoir.

Après la mort suspecte de Boumediene le 27 décembre 1978, ce sont les “TBS” (l’axe de Tébessa-Batna-Souq Ahras), de l’est algérien et dont les figures les plus célèbres sont les généraux Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, et Liamine Zeroual qui occupent le pouvoir. En 1998, ce clan perd les commandes du pays au profit du “clan d’Oujda” désormais représenté par Abdelaziz Bouteflika. L’ancien ministre et protégé de Boumediene a nommé un grand nombre de généraux et de ministres issus de Tlemcen. » Extrait d’un article d’Ali Chibani publié sur le site SlateAfrique le 5 mai 2011 : Le régionalisme en Algérie, un obstacle à la démocratie ?

Ce texte révèle à quel point l’identité régionale a engendré des solidarités politiques actives dans la lutte pour le pouvoir, pendant et après la guerre d’indépendance en Algérie. Sans doute faut-il voir là et jusqu’à aujourd’hui, la survivance d’une réalité anthropologique qui a traversé les âges : l’organisation en tribus des populations du Maghreb. La création d’un état nation a certainement affaibli l’influence de l’appartenance régionale dans les rivalités politiques, mais il ne l’a pas supprimée.

Encore faut-il distinguer entre deux variétés du combat régionaliste : d’une part les rivalités politiques intestines, de nature clanique, pour s’emparer du pouvoir central, (ce qu’illustre le texte de Ali Chibani) et d’autre part les luttes de masse, de nature culturelle, pour échapper au pouvoir central, pour s’en séparer. C’est de cette facette du régionalisme, qui s’exprime par des revendications culturelles (linguistique, religieuse, artistique…), l’affirmation d’une identité et l’aspiration à l’autonomie qu’il sera question ici. La question berbère et plus précisément la question kabyle en Algérie renvoie à cette forme de régionalisme ; elle est encore, et restera longtemps, d’une actualité brûlante en Algérie.

Berbères, Kabyles

On appelle berbères les populations autochtones de l’Afrique du Nord. Ces populations ont connu plusieurs invasions dont la plus notable est la conquête arabo-musulmane du 7ème siècle qui a eu pour conséquence principale l’arabisation et l’islamisation des berbères. On peut donc dire que tous les algériens sont des berbéro-arabes. Cependant dans certaines régions la survivance de la langue berbère (tamazight) comme langue maternelle donne aux populations qui y vivent une identité particulière, plus ou moins revendiquée. Parmi tous ces groupes (les touaregs du Sahara, les Chaouis des Aurès, les Chenouis entre Tipaza et Ténès etc.) les kabyles (imazighen) constituent une population à l’identité culturelle particulièrement saillante et vivace, notamment sur le plan linguistique mais aussi sur le plan des traditions, de la musique, de l’art populaire, de la littérature… La Kabylie dont les deux plus grandes villes sont Tizi Ouzou et Bejaïa est un espace géographique et culturel qui s’étend du massif du Djurdjura à la côte méditerranéenne. Il y a bien sûr des kabyles qui vivent dans d’autres régions d’Algérie (Alger compte probablement plus de kabyles que la Kabylie) et dans la diaspora algérienne immigrée : les liens communautaires sont très fort entre eux et avec la région mère.

Leur place dans la société algérienne

Dans leur majorité, les kabyles refusent d’être assimilés aux arabes, qui constituent pour eux une ethnie étrangère qui les a colonisés et s’est imposée par les armes depuis 14 siècles. Certains, très minoritaires, se défendent aussi d’être des musulmans et d’ailleurs c’est en Kabylie que les écarts vis-à-vis des rites de l’islam (jeûne du ramadan par exemple) sont les plus nombreux et que l’appartenance à d’autres religions que l’islam (christianisme, encore plus minoritaire) est la plus répandue. Dans un pays qui se définit comme une entité arabo-musulmane il y a là un facteur de clivage évident. Cette différence culturelle revendiquée a été exploitée par les français pendant toute la période coloniale (1830-1962). Le stéréotype du bon kabyle (blond aux yeux bleus, travailleur, loyal, fier etc.) inventé par les militaires et les administrateurs coloniaux s’est répandu non seulement chez les européens d’Algérie mais également chez les français de l’hexagone.

Le sentiment identitaire très fort des kabyles s’est manifesté dans leur engagement pendant la guerre d’indépendance. C’est de Grande Kabylie qu’est partie l’insurrection de novembre 1954. C’est en Kabylie, que s’est tenu, en aout 1956, le congrès de la Soummam, réunion clandestine des principaux chefs du FLN. Lors de cette réunion se sont confrontées les options politiques et militaires des maquis de l’intérieur (au premier rang desquels les kabyles de la très importante wilaya III) à celles de “l’armée des frontières” force militaro-politique qui menait ou coordonnait la lutte pour l’indépendance depuis la Tunisie et le Maroc. Haut lieu de la lutte contre l’armée française, la Kabylie a apporté au mouvement de libération nationale des chefs militaires ou politiques de premier plan parmi lesquels Abane Ramdane, Amirouche et Krim Belkacem. Dés cette époque les rivalités pour la direction du FLN se sont confondues avec les antagonismes régionaux au sein des forces révolutionnaires. Les trois leaders kabyles cités précédemment devaient mourir assassinés, victimes des conflits fratricides au sein du FLN avant ou après l’indépendance (Amirouche a bien été tué par les militaires français mais à l’instigation de dirigeants du FLN).

Dès 1962, le triomphe au sein du parti de la ligne arabo-musulmane et du principe de parti unique a exacerbé les tensions entre la Kabylie et le nouveau régime algérien incarné par Ben Bella puis Boumediene, des hommes de “l’armée des frontières”. Le destin de Hocine Aït Ahmed est exemplaire à cet égard. Aït Ahmed, né en Kabylie, combattant anticolonialiste dés 1947, a occupé des responsabilités de tout premier plan dans les instances de “l’extérieur” pendant la guerre. Mais déjà pendant cette période il est accusé de “berbérisme” par les autres leaders de la rébellion algérienne. Au lendemain de l’indépendance, il prend la tête de ce que l’on pourrait appeler une opposition démocratique au régime de parti unique soumis aux volontés de l’armée qui se met en place avec Ben Bella. Et le 29 septembre 1963, soit un an seulement après l’indépendance, il crée le Front des forces socialiste (FFS) et prend le maquis en Kabylie avec ses partisans. La répression conduite par le colonel Boumediene fera des centaines de morts chez les dissidents et se conclura par l’arrestation d’Aït Ahmed en octobre 1964, et sa condamnation à mort. Gracié mais maintenu en prison, il s’évade le 1er mai 1966, et se réfugie en Suisse d’où, aujourd’hui, il dirige toujours le FFS, parti légalisé en 1988.

De 1962 à nos jours, une région sécessionniste contre un état répressif.

Depuis l’indépendance, la Kabylie est le théâtre d’événements sanglants toujours liés à la défense farouche de son identité culturelle et son opposition à la mainmise du FLN et de l’armée sur le pouvoir. En réaction aussi à des provocations violentes de la part de ce pouvoir.

Le printemps berbère. Le 10 mars 1980 une conférence de l’écrivain kabyle Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne, qui devait être donnée à l’Université de Tizi Ouzou (haut lieu de la « berbérité »), est interdite sans motif et l’écrivain empêché d’entrer dans la ville. Le lendemain une manifestation d’étudiants à Tizi Ouzou, donne le départ de plusieurs semaines de grèves dans la région et à Alger (où réside une importante communauté kabyle). Le 17 avril le président algérien Chadli Bendjedid envoie l’armée dans la région après avoir déclaré que l’Algérie est un pays « arabe, musulman, algérien » , et que « la démocratie ne signifie pas l’anarchie ». La répression est extrêmement dure, elle frappe le mouvement dans toutes ses manifestations et dans tous les lieux de son expression (universités, hôpitaux, usines). Le 23 avril, le bilan des affrontements est de 32 morts. Le printemps berbère est le premier mouvement populaire spontané d’opposition aux autorités algériennes depuis l’indépendance du pays en 1962. A partir d’octobre 1980, se développe dans la population un intense travail de promotion de la culture kabyle en milieu universitaire et dans d’autres lieux institutionnels ou associatifs. Ce travail de fond pour la valorisation et la reconnaissance de la langue tamazihgt et de toutes les formes d’expression culturelle kabyle, entrainera d’autres revendications qui à leur tour provoqueront une répression féroce.

Le printemps noir. Une vingtaine d’années plus tard, le 18 avril 2001, un jeune lycéen est tué d’une rafale d’arme automatique dans les locaux de la gendarmerie d’un village de Grande Kabylie. Ce sera l’élément déclencheur d’une insurrection qui durera jusqu’en juin (avec des répliques en mars 2002) et fera 126 morts et plus de 5000 blessés.

Ces deux révoltes, commémorées tous les ans en Kabylie et dans le monde par la diaspora kabyle, constituent actuellement des repères historiques et identitaires extrêmement forts à toute une population. Elles ont permis d’arracher au pouvoir algérien quelques concessions, notamment sur le statut de la langue. Mais elles ont surtout donné naissance à une génération intellectuellement et politiquement formée que l’on retrouvera dans le mouvement, national celui-là, de la jeunesse algérienne en octobre 1988, elle aussi réprimée dans le sang (autour de 400 morts).

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui les dirigeants algériens considèrent la Kabylie, et la désigne aux algériens, comme l’ennemi intérieur qui menace l’unité nationale. L’objectif du pouvoir est double.

D’abord décrédibiliser l’opposition démocratique nationale. En effet les deux principaux partis d’opposition démocratiques et laïques, le FFS de Aït Ahmed et le RCD de Saïd Saadi sont tous les deux dirigés par des kabyles et reprennent dans leur programme des revendications régionalistes ou « berbéristes ». Compte tenu des antagonismes régionaux qui existent dans le pays, le pouvoir a beau jeu de ramener l’opposition démocratique en Algérie à l’aventurisme politique d’une clique de séparatistes berbéristes. Et cela marche, aucun des deux partis n’a réussi dans les différentes élections depuis 1988 ou au moment du printemps arabe à entraîner une fraction importante du peuple algérien, sauf en Kabylie.

Deuxième objectif, mettre la Kabylie au pas. La Kabylie est une région montagneuse qui de tous temps a constitué un refuge quasi imprenable pour les maquis et un terrain propice à la guérilla. Les islamistes l’ont bien compris depuis la décennie noire des années 90. Et les populations kabyles des villages ont payé et continuent de payer un lourd tribu (enlèvements, attentats, nettoyage ethnique, racket…) à la furie des fondamentalistes armés du GSPC ou de AQMI. Aujourd’hui encore ces maquis pratiquement disparus du reste de l’Algérie sont actifs en Kabylie. Une des conséquences de cette situation est que l’Etat algérien a entrepris un véritable quadrillage de la région justifié par la lutte antiterroriste. Les habitants de la Kabylie sont pris entre deux feux, affrontés à deux ennemis qui les terrorisent autant l’un que l’autre : le terrorisme islamiste et l’armée algérienne.

Il est possible que les deux objectifs, affaiblir l’opposition démocratique nationale et mettre la Kabylie au pas procèdent d’une même stratégie. L’ancien président algérien, Chadli Bendjedid, n’avait-il pas avoué en 2008 que le Front Islamique du Salut (FIS) a été créé dans le but de susciter une guerre entre les Kabyles et les islamistes pour contenir les militants de l’opposition de l’époque (FFS, RCD), généralement issus de la Kabylie.

L’insécurité permanente qui règne actuellement en Kabylie a des conséquences dramatiques pour son développement économique. Depuis 2009, plus de 70 grands industriels ont décidé de quitter la région ; un exemple parmi d’autres étant cette imprimerie de Tizi Ouzou de 300 salariés que son propriétaire a récemment décidé de fermer après que son fils eût fait l’objet d’un kidnapping. Les entrepreneurs en Kabylie craignent désormais pour leur vie et celles de leurs proches. De crainte de faire l’objet de kidnappings, ils ont ainsi décidé de délocaliser leurs activités pour s’installer ailleurs en Algérie.

Et demain ?

Insécurité chronique, occupation militaire, naufrage de l’économie régionale, destruction orchestrée de l’environnement (cf. les incendies de l’été dernier allumés par l’armée), et maintenant interdiction par l’état civil de mille prénoms amazighe : tout concourt à donner à la population le sentiment d’être lentement vidée de ses forces les plus vives et privée d’avenir. Accusés de faire le lit de l’islamisme, d’être les nouveaux harkis au service de la France et même d’être les alliés objectifs d’Israël, les kabyles ont à se battre sur tous les fronts pour sauvegarder leur image et faire entendre leur voix. La société civile résiste encore sur le terrain culturel et par le biais d’internet (on ne compte plus les sites kabyles en français). Les plus engagés des militants adhèrent au MAK (Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie, http://www.makabylie.info/) qui depuis 2003 tente d’organiser la contestation et de lui donner une perspective politique.

Laissons la conclusion à Benjamin Stora. « Bien que les Kabyles soient souvent suspectés d’affaiblir la cohésion nationale en revendiquant pour des droits singuliers, il apparaît en fait que la bataille qu’ils livrent pour la pluralité annonce toujours des moments décisifs de passage à la démocratie. Quand cette région s’embrase, comme ce fut le cas sur des questions sociales en avril 2001, l’Algérie entière se trouve concernée. »Awal, cahier d’études berbères, n°25, Paris, 2002.