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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

Septembre-octobre 2012 en Algérie 11 novembre 2012

Une des plus grandes réserves de gaz naturel au monde, des besoins en développement énormes avec une réserve de change de 200 milliards de dollars à dépenser, une armée nombreuse et bien équipée à la frontière du Mali… les grandes puissances adorent l’Algérie en ce moment. Avec les USA, la France est au premier rang des courtisans. Il n’est pas sûr qu’elle sera payée de retour.

Et pourtant les grandes puissances ne peuvent l’ignorer : l’Algérie est aussi un pays dont un citoyen sur 3 vit au dessous du seuil de pauvreté, dont 40 % des jeunes adultes sont au chômage, d’où 150 000 personnes émigrent chaque année, où la corruption est érigée en système de gouvernance et où les droits de l’homme sont bafoués quotidiennement.

Emeutes

2 septembre à Constantine. Les membres d’une quarantaine de familles écartées du plan de relogement établi en 2010 ont encerclé le siège de la wilaya. En janvier dernier, ils avaient investi le pont suspendu de Sidi M’Cid, menaçant de se donner la mort en se jetant dans les gorges du Rummel. Ils se disent victimes d’une opération de relogement « arbitraire » et réclament une réhabilitation « urgente et immédiate ». L’intervention des policiers anti-émeute a été suivie d’affrontements ; bilan : 3 policiers blessés et 4 jeunes interpellés.

9 septembre à Bouira. Les opérations de démantèlement des baraques des commerçants informels ont entraîné une réaction violente de ces « trabendistes » dont le commerce de rue est l’unique moyen de survie. Des dizaines de jeunes ont barricadé la voie principale de la cité de l’Ecotec, à l’aide de pneus enflammés et autres blocs de pierres. Les brigades de l’Unité républicaine de sûreté (URS), dépêchées sur les lieux, ont procédé à 9 arrestations au terme de 48h. d’assauts très musclés contre les manifestants qui s’en prenaient également à plusieurs édifices publics.

13 septembre à Madinat el Hayet. (région de Bouira). Luttant depuis des mois contre l’implantation d’une décharge publique au milieu de leur cité, les habitants du quartier ont tenté une nouvelle fois d’empêcher la voierie de déposer les ordures ménagères. Les forces anti-émeute et la gendarmerie ont utilisé des bombes lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour disperser les manifestants. Une dizaine de personne ont été hospitalisées, 10 manifestants ont été arrêtés.

17 septembre à Mizrana. (région de Tizi Ouzou). Des dizaines d’habitants, des villages de Mizrana et d’autres communes limitrophes, ont saccagé et brûlé les tout nouveaux locaux de la future brigade de gendarmerie nationale dont l’inauguration était prévue pour les jours suivants. Ils ont justifié leur acte par le fait que « la localité est dans le dénuement total, et qu’au lieu d’ériger une brigade de gendarmerie à coup de milliards de dinars, les autorités devaient plutôt se pencher sur les problèmes que nous vivons au quotidien, notamment le problème de l’eau, de l’état de nos routes, du manque dont nous souffrons, que ce soit dans le transport, l’éducation, la santé… ». Deux émeutiers ayant été arrêtés et enfermés dans les locaux de la sûreté de Makouda (localité mitoyenne) les manifestants ont ensuite assiégé ce bâtiment, jusqu’à la libération de leurs camarades.

9 octobre à Mascara. A la suite de son interpellation par une patrouille de police, Ahmed Sahnoun, 30 ans, est décédé des violences dont il a été l’objet dans les locaux de la sécurité (la version des policiers est très différente…). Pendant 3 jours des manifestations de rue et des assauts contre les bâtiments publics ont opposé des groupes de jeunes et la brigade anti-émeute, faisant des blessés parmi les forces de l’ordre et les manifestants, dont quelques-uns ont été arrêtés. Un document sur ces événements est accessible sur YouTube.

http://youtu.be/dyWjUh4PGDA

Nouveau gouvernement

Il aura finalement fallu près de quatre mois pour qu’Abdelaziz Bouteflika mette fin, début septembre, aux fonctions du premier ministre Ahmed Ouyahia et nomme à sa place Abdelmalek Sellal, un homme du système, ministre sans discontinuer depuis 1998 et ex-directeur de campagne du président algérien. Son mandat est clairement de préparer les présidentielles de 2014, c’est-à-dire la succession de Bouteflika. Les portefeuilles clés restent aux mains des mêmes ministres que dans le gouvernement précédent. Les espoirs de changement politique sont relativement modérés.

Mali

Au printemps 2012, profitant de la vacance du pouvoir à Bamako à la suite d’un coup d’État militaire, plusieurs groupes islamistes (AQMI, Ansar Dine et le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’ouest MUJAO), ont pris le contrôle des 2/3 du Mali avec l’aide du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), groupe armé touareg plutôt laïc, mais résolument indépendantiste. Depuis le début de la crise, l’Algérie, principale force militaire de la région et qui a 1 300 km de frontière commune avec le Mali, affiche sa volonté d’un règlement négocié de la question du Nord Mali. Cette position s’explique de différentes façons. D’une part les dirigeants d’AQMI au Mali sont quasiment tous des salafistes algériens repoussés au-delà de la frontière entre les deux pays ; Alger craint qu’en cas d’intervention militaire de l’Union africaine et de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) ces bandes armées reviennent en Algérie. D’autre part, l’Algérie a des otages aux mains des islamistes regroupés au Mali, or Alger continue d’avoir des contacts avec les islamistes maliens d’Ansar Dine, contacts qu’une intervention armée interromprait certainement. Enfin la participation de l’armée algérienne à une intervention internationale au Mali mettrait l’Algérie en porte à faux sur deux plans : a) L’Algérie s’était opposée à une intervention armée multinationale du même genre en Lybie, b) participer à une telle opération amènerait l’armée algérienne à se trouver dans une même coalition militaire avec la France au moment ou l’Algérie renouvelle sa demande d’« une reconnaissance franche des crimes perpétrés à son encontre par le colonialisme français ».

Le 12 octobre, la résolution 2071 déposée par la France à l’ONU, autorisant les autorités maliennes et ouest-africaines à fixer les modalités d’un déploiement militaire au Nord Mali, a été adoptée. Ce plan d’action qui doit être arrêté le 26 novembre devrait mobiliser 3000 soldats issus des pays de la CEDEAO, aidés au plan logistique par la France et les États-Unis. S’il est peu probable que l’Algérie envoie ses propres troupes au Mali, elle pourrait en revanche apporter une aide précieuse aux forces de la CEDEAO en mettant à sa disposition les connaissances de ses services secrets et en sécurisant sa frontière avec le Mali ; 35000 soldats algériens sont d’ores et déjà déployés le long de la frontière. La France et les USA exercent de fortes pressions sur l’Algérie, mais aussi, en contrepartie, lui donnent des gages de reconnaissance internationale et de légitimité comme jamais auparavant, en particulier en matière des droits de l’homme (voir plus loin). Il semblerait que l’Algérie soit sur le point de se laisser convaincre.

Relations Algéro-françaises

Annoncée depuis quelques mois puis repoussée par les algériens, la visite de F. Hollande en Algérie est prévue les 19 et 20 décembre. Elle aura été précédée d’un défilé ininterrompu de ministres français à Alger. Après le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, en juillet, sont venus officiellement en Algérie ces dernières semaines : la ministre déléguée en charge de la Francophonie, Yamina Benguigui, la ministre du Commerce extérieur, Nicole Bricq, le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, la ministre du Logement, Cécile Duflot… La visite de Manuel Valls rappelle qu’en France c’est le Ministre de l’intérieur qui est en charge des questions d’immigration. Or d’après l’Insee les Algériens constituent la première communauté étrangère en France ; ils étaient 578 000 à détenir un titre de séjour en 2010, sans compter les binationaux. Pour réduire le flux migratoire des algériens vers la France, Nicolas Sarkozy voulait revenir sur les accords de 1968 relatifs à la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leur famille. Il souhaitait imposer « à tous ceux qui veulent venir au titre du regroupement familial ou du mariage avec un Français l’obligation : 1. d’avoir un logement, 2. d’avoir un revenu, 3. d’apprendre le français et les valeurs de la République avant d’entrer sur le territoire national ». Les algériens qui n’entendaient pas revenir sur cet accord on été satisfaits d’entendre M. Valls déclarer qu’il n’était pas question de le remettre en cause. Le ministre, également ministre des cultes, a rencontré le ministre des affaires religieuses qui l’a assuré que l’Algérie a la « volonté » d’aider les musulmans de France à pratiquer leur culte dans la « sérénité » en dépêchant dans ce pays, a-t-il été précisé, des imams « formés » et « qualifiés ».

En novembre 2011, à propos de l’Algérie, Valls disait ressentir de « grandes inquiétudes quant à l’avenir de la jeunesse, à la situation économique malgré les richesses du pays »”et que ces inquiétudes étaient inspirées aussi par « la difficulté à renouveler les dirigeants »(Déclaration au quotidien algérien Liberté). Un an plus tard, le ton a changé. Ces grandes manœuvre diplomatiques et commerciales sont justifiées par le projet français d’établir un « partenariat stratégique » (pas un « traité d’amitié », les algériens n’en veulent pas) dans les domaines économique, éducatif, énergétique, militaire.

Mais rappelons aussi qu’actuellement six otages français (Pierre Legrand, Marc Féret, Thierry Dole, Daniel Larribe, Serge Lazarevic et Philippe Verdon) et trois otages algériens sont aux mains des groupes islamistes au Mali, alors que trois membres d’AQMI sont dans les prisons algériennes. Une donnée qui n’est pas sans influence sur les relations algéro-françaises.

Droits de l’Homme

Le soutien de l’ONU au régime de Bouteflika

Le rapprochement franco-algérien évoqué ci-dessus est un témoignage parmi d’autres de la cour dont l’Algérie est actuellement l’objet au niveau international. Les Etats Unis et l’ONU ont entrepris, en direction de l’Algérie, une grande campagne de séduction, notamment sur la question des droits de l’Homme. On ne surinterprètera pas le fait que le 10 septembre l’Algérien Bouzid Lazhari a été réélu au comité des droits de l’homme de l’ONU pour un mandat de 4 ans. Mais on notera la déclaration du Conseil de la Nation algérien (équivalent de notre Sénat) à cette occasion : « le retour en force de l’Algérie se confirme de nouveau au plan des relations internationales notamment dans le domaine des droits de l’homme duquel elle a été longtemps exclue pendant des années en raison des effets de la décennie noire ». Une semaine après, la Haut Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, Navi Pillay, en visite en Algérie, tout en annonçant une mission de l’ONU sur les disparition forcées de la décennie 90 (cf. Eclairage n° 11) et en appelant les forces de sécurité à « un peu de retenue » à l’égard des représentants de la société civile, a fait des déclarations qui ont surpris les chancelleries et la presse internationale. Elle a salué en effet les « énormes progrès » de l’Algérie en matière de droits de l’homme, elle s’est dit « rassurée » sur la volonté de l’Etat algérien d’œuvrer à l’exercice plein et entier des droits de l’homme en Algérie. Et pour faire bonne mesure elle a qualifié Bouteflika de « défenseur des droits de l’homme ».

Mme Pillay a aussi déclaré : « L’Algérie est sur la bonne voie pour devenir leader des droits des femmes dans la région d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ». Elle n’avait certainement pas remarqué que le nouveau gouvernement algérien de 36 membres compte seulement trois femmes alors que les femmes ont remporté presque le tiers des sièges de députés aux élections législatives. Elle n’avait sans doute pas connaissance non plus du rapport 2012 sur les écarts entre sexes, publié par le Word Economic Forum ; en matière de différences hommes femmes dans le domaine économique, l’Algérie est classée 131ème sur 135 pays évalués.

La répression sur les militants de la LADDH

Quelques jours après le passage de Mme Pillay à Alger, le 1er octobre exactement, Yacine Zaïd, 41 ans, syndicaliste et président de la section de Laghouat de la LADDH a été arrêté à un barrage de police à l’entrée d’Hassi Messaoud. Fiché et surveillé Y. Zaïd avait, deux semaines plus tôt, été contrôlé à l’aéroport d’Alger. L’arrestation du 1er octobre a été suivie de brutalités policières exercées sur le militant menotté, attestées par des certificats médicaux. C’est pourtant sous le chef d’inculpation « d’agression d’un agent de l’ordre public » (et là aucun certificat médical à l’appui de l’accusation) que Y. Zaïd a été condamné à six mois de prison avec sursis et une amende de 10.000 DA (100 €).

Abdelkader Kherba est un membre actif de la LADDH. Il a été condamné en mai dernier à un an de prison avec sursis et 200 euros d’amende pour « incitation à attroupement et usurpation d’identité », après avoir participé à un rassemblement de greffiers, alors en grève, devant le Palais de justice d’Alger. Dans une autre affaire, il avait observé une grève de la faim de 22 jours après avoir été inculpé pour « outrage à corps constitué » avant que le tribunal de Ksar El Boukhari (sud-ouest d’Alger) ne l’acquitte le 11 septembre.

Le 16 octobre, Yacine Zaïd et Abdelkader Kherba, encore eux, se trouvaient parmi les manifestants venus soutenir un militant syndicaliste poursuivi devant le Tribunal de Sétif. Ils ont été arrêtés et tabassés une nouvelle fois…

Mme Pillay semble ignorer leur existence, mais il y a en Algérie des militants des droits de l’Homme qui ne désarment pas malgré une répression impitoyable.