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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

La presse algérienne 9 janvier 2012

Cet Eclairage ne concerne que la presse algérienne d’expression française, qui représente une grande partie des quotidiens et des journaux électroniques lus en Algérie. Il existe évidemment une presse en arabe, très lue également.

La liberté de la presse en Algérie : un paradoxe apparent

Examiner la situation de la presse algérienne confronte à un paradoxe. D’une part, il est manifeste qu’il existe une multiplicité de titres dans les kiosques (environ 45 journaux ou magazines en Français et en Arabe) et en ligne qui reflètent un réel pluralisme journalistique : pour être clair, la presse d’opposition existe en Algérie, elle est très professionnelle et très offensive. Mais d’autre part, en 2010, l’Algérie occupait la 133e place sur un total de 178 dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par Reporters sans Frontières. Un peu d’histoire permettra d’aller au-delà de cet apparent paradoxe.

Jusqu’au soulèvement d’octobre 1988 il n’y a pas de presse privée en Algérie, les questions du pluralisme et de la liberté d’expression ne se posent pas. A partir de 1989 (nouvelle constitution qui ouvre la voie au multipartisme) une presse indépendante voit le jour qui va subir de toutes parts et jusqu’à aujourd’hui les pires pressions. Pendant la décennie noire, 101 journalistes algériens ont été assassinés, la plupart par les islamistes mais certains aussi par les services de sécurité ; ils ont payé de leur vie le courage de dénoncer les attentats et la répression dont ils ont été les témoins. Depuis une dizaine d’années, c’est le harcèlement judiciaire des journalistes et des directeurs de publication qui est la manifestation la plus visible des pressions exercées sur la presse. Quelques exemples. Le quotidien El Watan, journal indépendant et généraliste de référence en Algérie a été suspendu à 5 reprises entre 1990 et 1998, toujours pour des atteintes aux institutions ou aux autorités du pays ; en 20 ans, ses journalistes ont été condamnés à plusieurs reprises ; en 2009, son directeur de publication a reçu, à lui seul, 15 convocations devant les juges. Le sort des autres journaux indépendants n’est pas plus enviable. En 2005, plus d’une centaine d’affaires de presse ont été enregistrées et de nombreux procès se sont terminés par la condamnation de pas moins de 20 journalistes à des peines de prison ferme. Une des affaires les plus célèbres car elle a entrainé une réprobation internationale est celle qui a concerné, en juin 2004, la fermeture du quotidien Le Matin et l’emprisonnement pour une durée de 2 ans de son directeur et fondateur, Mohamed Benchicou. Ce dernier avait été condamné à la suite d’une plainte du ministère des Finances pour « infraction régissant le contrôle des changes et les mouvements des capitaux ». En fait, M. Benchicou, opposant virulent au régime, avait publié, en février 2004 (soit deux mois avant les élections présidentielles), un violent pamphlet contre le chef de l’Etat, intitulé Bouteflika, une imposture algérienne. Comment ce harcèlement judiciaire, dont on vient de donner une vision très partielle, est-il possible depuis dix ans ? Il faut savoir que dans le sillage de l’Etat d’urgence, le Code pénal algérien a été amendé le 17 juin 2001 par l’ajout de deux articles (144 bis et 146) criminalisant le délit de presse y compris par l’emprisonnement pouvant aller jusqu’à 5 années fermes.

On comprend mieux alors qu’en effet, s’il existe une presse d’opinion et d’opposition en Algérie, sa liberté d’expression publique est étroitement encadrée par un dispositif judiciaire au service du pouvoir, et aussi, mais ce point ne sera pas développé, par le contrôle économique sur les organes de presse (distribution de la manne publicitaire).

La nouvelle loi sur l’information

Le projet de loi organique relative à l’information, qui s’inscrit dans le cadre des réformes politiques annoncées par le président Bouteflika dans son discours du 15 avril 2011, a été adopté par les députés de l’Assemblée populaire nationale (APN) le 14 décembre dernier. Ne sera évoquée ici que la partie de la loi concernant les droits et devoirs des journalistes. La réforme de l’audio-visuel publique incluse dans la loi fera (peut-être) l’objet d’un prochain Eclairage.

Merouane Mokdad, journaliste sur le site TSA (dont il sera question plus loin) donne du contenu de la loi, la description suivante que je ne saurais pas présenter mieux que lui.

« Ce projet que Nacer Mehal, ministre de la communication, qualifie de moderne, trace des lignes rouges que les professionnels des médias ne doivent pas dépasser. Cela est précisé dès l’article 2 de ce texte. Ainsi, et avant d’exercer son métier, le journaliste doit se plier devant « les exigences de la sûreté de l’État et de la défense nationale », « les valeurs culturelles et spirituelles de la nation » , « le secret de l’instruction judiciaire », « les juridictions et les décisions de justice », « la sauvegarde de l’ordre public », « les impératifs de la politique étrangères du pays » , « les intérêts économiques du pays » … En tout, treize “grosses” conditions écrites noir sur blanc.

Mais ce n’est pas tout. Dans l’article 80, des obstacles limitant l’accès à l’information sont clairement dressés devant les journalistes. Voilà ce que stipule cet article : « Le droit d’accès aux sources d’information est reconnu aux journalistes professionnels excepté lorsque l’information concerne le secret de défense nationale tel que défini par la législation en vigueur, l’information porte atteinte à la sûreté de l’État et/ou à la souveraineté nationale de façon manifeste, l’information porte sur le secret de l’enquête et de l’instruction judiciaire, l’information concerne le secret économique stratégique, l’information est de nature à porter atteinte à la politique étrangère et aux intérêts économiques du pays ». Autrement dit, à suivre cette logique, TSA – ou tout autre média – n’a plus le droit d’avoir des informations, par exemple, sur la conduite de la politique extérieure du pays ou sur la conclusion de gros contrats dans les secteurs des travaux publics ou de l’énergie. L’administration ou les entreprises peuvent invoquer cette disposition pour empêcher le public algérien d’être informé sur des dossiers pourtant stratégiques, car engageant d’importantes sommes d’argent.

De plus, les notions de « secret défense », « sûreté d’État », « secret de l’enquête », « secret économique stratégique », utilisées dans le texte demeurent vague et ambiguës. Elles sont sujettes à des interprétations qui peuvent être erronées ou utilisées comme prétextes pour interdire aux médias d’engager des investigations. Considérer la diplomatie et l’économie comme domaine relevant du « sacré » est déjà une grave atteinte à la liberté d’expression.

Pire : le projet de loi sur l’information est porteur dans son chapitre II d’une « charte » d’éthique et de déontologie. Pas moins de 17 points sont portés dans l’article 89 du projet. Le gouvernement s’est même autorisé à inventer de nouvelles règles, oubliant que le journaliste a des droits et des devoirs. Selon cette disposition, le journaliste « doit », entre autres : « s’interdire de porter atteinte à la souveraineté et l’unité nationales », « s’interdire de porter atteinte aux attributs et aux symboles de l’État », « s’interdire toute atteinte à l’histoire nationale », « s’interdire l’apologie du colonialisme », « s’interdire de diffuser ou de publier des propos et des images amoraux ou choquants pour la sensibilité du citoyen », « s’interdire de porter atteinte aux intérêts économiques et diplomatiques de la Nation », « s’interdire de mettre en danger des personnes », « s’interdire tout acte de nature à porter atteinte de manière directe ou indirecte à la vie privée des personnalités publiques »…. Le mot « s’interdire » est utilisé douze fois ! »

Quant à la dépénalisation du délit de presse, la modification du code pénal a essentiellement entraîné la suppression de peines d’emprisonnement en matière de délits de presse, mais diffamation et outrage commis à l’encontre, notamment du Président de la République, des corps constitués, des juridictions et du Parlement restent des délits sanctionnés par de lourdes amendes.

Deux semaines avant le vote au parlement, le Syndicat national des journalistes (SNJ) avait adressé un mémorandum aux députés dénonçant l’inefficacité de la loi sur l’information et un grave recul des acquis de l’ouverture démocratique de 1988. Il soulignait notamment le retour au musellement par l’article 2 de la loi « qui impose énormément de contraintes dans l’exercice de la profession. Cette série d’interdiction constituent réellement des handicaps pour les journalistes et limitent leur liberté d’action et d’initiatives. ». Manifestement la représentation nationale dans sa majorité n’a pas entendu le SNJ.

Quelques titres, quelques liens

Presse écrite

La quasi-totalité des quotidiens publiés en français sont accessibles sur internet ; c’est notamment le cas de :

El Watan  : qui a obtenu le Trophée de la liberté de presse à la 1ère édition des Victoires de la Presse organisée, à Lyon, par la WAN-IFRA -Association Mondiale des Journaux et des Editeurs de Médias d’Information – le 5 décembre dernier.

Le Matin DZ  : des news, des articles de fond, très virulents à l’égard du pouvoir, plus diverses contributions de journalistes, analystes, universitaires et intellectuels de l’opposition.

Liberté  : national mais très lu en Kabylie, proche du RCD.

Le quotidien d’Oran  : premier quotidien francophone du pays, sérieux, surtout lu par les cadres, il rassemble d’excellentes signatures de journalistes et d’intellectuels d’Algérie dans son édition du jeudi (ne pas manquer les billets d’humeur de la rubrique Raïna Raïkoum !).

EL Moudjahid  : répercute les analyses officielles et la voix du régime.

A signaler aussi de bonnes synthèses de l’actualité algériennes dans Jeune Afrique

On peut accéder aux versions électroniques de ces journaux en passant par des portails comme :

www.pressealgerie.fr/

www.mediatico.com/fr/newspapers/africa/algeria/

www.journalalgerie.net/

Sites d’informations ou journaux électroniques, plus audacieux, car moins soumis à la pression économique.

DNA  : Dernières Nouvelles d’Algérie, le rédacteur en chef des DNA est l’ancien directeur de la rédaction du Matin et de celle de Liberté.

TSA  : Tout sur l’Algérie, le premier quotidien électronique algérien. Sérieux et professionnel, il regorge d’informations souvent reprises par la presse nationale.

Algérie-Focus  : donne la parole aux personnalités qui n’ont pas droit de cité dans les médias algériens, publie des articles qu’on n’ose pas publier dans la presse écrite. Bref : « parle des sujets qui fâchent ».

Et enfin, on ne dira jamais assez à quel point les dessinateurs de presse sont extraordinaires de talent et de courage (certains on fait de la prison d’ailleurs). Pour n’en retenir que 4 parmi beaucoup d’autres : Ali Dilem dans Liberté, Le Hic dans Le soir d’Algérie, Islem dans Le temps, Lounis dans Le jour.