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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

L’islamisme algérien (2) : de la « réconciliation nationale » au « printemps arabe » 7 novembre 2011

Dés son arrivée au pouvoir en avril 1999, Bouteflika entame sa politique de réconciliation nationale par des mesures significatives de main tendue aux islamistes. Les visées électoralistes de cette politique apparaissaient déjà dans la campagne du candidat à la présidence.

La politique de réconciliation nationale

Dés 1997, la Direction des renseignements et de la sécurité (DRS, dépendant de l’ANP) et l’Armée islamique du salut (AIS) négociaient les conditions d’un arrêt de la guerre civile. Ces accords prévoyaient une large amnistie des combattants islamistes. Pendant sa campagne électorale (printemps 1999), le candidat Bouteflika fait de la paix civile l’objectif principal de son programme. Et trois mois après son élection (juillet 1999), il fait voter la Loi de Concorde civile, approuvée en septembre par les algériens par voie de référendum (avec une participation de 85%, et un « oui » massif de 98,63% des voix !). Avec des dispositions non seulement incompatibles avec la constitution algérienne mais aussi violant plusieurs normes de droit international, la Loi propose appelle les terroristes à renoncer à leur combat et à se présenter aux autorités ; une large indulgence est promise à ceux n’ayant pas de sang sur les mains. Elle dispose aussi que les victimes ne pourront pas se porter partie civile pour des faits commis par une personne exonérée ou mise sous probation. Le résultat sera l’autodissolution de l’AIS et la reddition de plus d’un millier de repentis. Mais dans les faits, les terroristes ont tous été amnistiés, à commencer par les plus sanguinaires des émirs du GIA et du GSPC. Certains d’entre eux bénéficieront de rentes substantielles et deviendront de véritables barons dans le commerce et les affaires. La Loi a donc permis une impunité totale pour des milliers d’assassins et les familles des victimes ont dû accepter que la justice ne passerait pas. Mais à cette impunité s’en est ajoutée une autre. Pendant les années noires, les forces de sécurité de l’État ont procédé à des arrestations massives. L’armée a ratissé des quartiers et des villages entiers, de jour comme de nuit, arrêté des étudiants, des médecins, des historiens, des avocats, des ouvriers, des agriculteurs, des mères de famille. Parmi ces hommes et ces femmes, certains ont été libérés, d’autres jugés et emprisonnés mais des milliers d’entre eux n’ont jamais réapparu. En se fondant sur les témoignages des familles on estime à 10 000 le nombre de disparus, après arrestation, pendant cette période.

Pendant les 5 années qui vont suivre, la situation sécuritaire s’améliore mais les violences sont toujours présentes, les gains de la loi de 1999 sont minces. Les familles de victimes des groupes armés islamistes et des forces de sécurité ne cessent de demander la reconnaissance des crimes et exactions commis.

Le 29 septembre 2005, Abdelaziz Bouteflika propose aux algériens une « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », censée parachever ce qui avait été entamé, en 1999, par la Loi sur la concorde civile. Il propose ainsi de reconnaître le droit à des réparations aux familles de disparus, d’accorder une forme d’amnistie pour les membres de groupes armés non coupables de massacres, de viols et d’attentats à la bombe et de créer une aide pour les veuves et orphelins de membres de groupes armés tués par les forces de l’ordre. Ces mesures prévoient aussi une amnistie complète pour les membres des forces de sécurité (toutes composantes confondues) responsables de graves violations des droits humains. Toute plainte contre ces individus est désormais considérée comme irrecevable. Fin mars 2006, plus de 2200 activistes islamistes, parmi lesquels plusieurs centaines ont été condamnés pour crimes, sont libérés. L’ordonnance d’application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, publiée le 28 février 2006, permet également l’élargissement d’anciens émirs des Groupes islamistes armés (GIA) et des membres du groupe terroriste du Groupe salafiste de prédication et de combat (GSPC). Ali Benhadj, ancien n°2 du Front islamiste du salut (FIS), qui était en détention pour apologie du terrorisme, est également libéré dans le cadre de ce dispositif. L’ordonnance de février 2006 sanctionne pénalement toute personne qui engagerait des poursuites judiciaires contre des repentis ou des agents de l’Etat impliqués dans des crimes.

Aujourd’hui, les plaies ne sont pas refermées. Les victimes du terrorisme ont pour voisins les assassins d’hier. Des familles de victimes du terrorisme et des familles de « disparus » réclament vérité et justice. En septembre dernier, le Comité des familles de disparus en Algérie (CFDA), et d’autres associations, fédérées en « Coalition d’associations de victimes de terrorisme et de disparitions forcées » ont cosignés un « projet de charte pour la vérité, la paix et la justice ». Entre la Concorde civile et la Charte pour la Paix et la Réconciliation nationale, les crimes se sont poursuivis impunément. Il n’y a eu ni réparation, ni justice, et il existe toujours un islamisme djihadiste (AQMI) qui terrorise les algériens, notamment en Kabylie.

Les islamistes dans la vie politique algérienne

Rappelons qu’en 1991, le FIS, à l’issue du premier tour des législatives avait déjà 188 sièges (sur 430) du parlement algérien et le deuxième tour devait logiquement lui en amener encore un grand nombre. Aujourd’hui, 20 ans plus tard, le FIS dissous en 1992, vient d’être de nouveau interdit de figurer parmi les partis politiques légaux en Algérie et ses anciens dirigeants interdits de créer de nouveaux partis (projet de loi sur les partis politiques, acté le 12 septembre dernier). La stratégie de conquête du pouvoir par la lutte armée en vue d’établir un état islamique, a échoué au terme de 20 ans d’une guerre civile sans merci. L’islamisme n’a pas disparu pour autant de la scène politique algérienne, il s’est métamorphosé mais reste une composante essentielle des rapports de force entre le pouvoir de Bouteflika et ses oppositions. En simplifiant, cette composante prend aujourd’hui trois visages.

Les organisations islamistes armées

Le groupe le plus connu est celui d’Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Autrefois basée exclusivement en Algérie et nommée Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), l’organisation a adopté la dénomination Aqmi après avoir solennellement prêté allégeance à Oussama Ben Laden le 25 janvier 2007. Sa zone d’action se situe dans les régions désertiques du Sahel, à cheval sur plusieurs pays dont le sud algérien.

Pour beaucoup de spécialistes, le but proclamé d’Aqmi, étendre la guerre sainte (djihad) à l’ensemble du Maghreb, et sa référence religieuse intégriste (le salafisme) ne sont que l’habillage idéologique d’une organisation foncièrement spécialisée dans le trafic des armes et de la drogue. L’enlèvement, à son actif, d’une vingtaine d’occidentaux, depuis 2008, dans la région du Sahel est sa principale source de revenus (rançons). Les derniers en date sont les trois européens travaillant pour des associations humanitaires qui ont été enlevés le 23 octobre dans un camp de réfugiés à Tindouf, dans le sud-ouest de l’Algérie.

Les partis islamistes légalisés

Depuis 1989, trois partis revendiquant leur référence islamique, ont un statut légal et participent aux élections en Algérie. Les trois ont des députés au parlement et l’un d’entre eux a des ministres dans le gouvernement.

Hamas/HMS/MSP (Mouvement de la société pour la paix). Créé en 1990. Prônant un islam modéré, le MSP se revendique des Frères musulmans. Libéral au plan économique mais conservateur au plan des mœurs il est fortement opposé au changement du Code de la famille algérien, largement inspiré de la tradition islamique. La mainmise du pouvoir sur ce mouvement a été totale dès sa création. Favorable à la politique de réconciliation nationale conduite par Bouteflika, il fait partie de la coalition parlementaire qui forme le gouvernement avec le FLN et le RND (quatre ministres du MSP). Son soutien au troisième mandat de Bouteflika a provoqué le départ d’une partie des militants et la création en 2009 d’une autre formation islamiste : le Mouvement pour la prédication et le changement, fidèle à la tradition des Frères musulmans.

Ennahda (Mouvement de la renaissance islamique). Fondé en 1989 sur des bases idéologiques proches du FIS, a opté pour une politique de soutien critique au gouvernement. A cautionné le pluralisme de façade du système, par exemple en présentant un candidat aux élections présidentielles truquées d’avril 2004. Depuis lors, ce parti est régulièrement en proie à des dissensions internes.

El Islah/MRN (Mouvement pour la réforme nationale) né d’une scission d’avec Ennahda, se considère comme une force d’opposition ; El Islah dénonce la pauvreté, la corruption, les inégalités et recueille les votes protestataires d’une partie de l’électorat algérien. Il est le plus radical et le plus religieux des trois partis légalisés. Aux présidentielles de 2009, son candidat promettait une amnistie totale y compris pour les membres d’AQMI.

Evidemment, les partis islamistes algériens pavoisent après la victoire d’Ennahda aux premières élections libres organisées en Tunisie. Plus que jamais « démocrates », ils espèrent bien conquérir à leur tour l’Assemblée nationale aux prochaines élections législatives prévues en 2012.

La da’wa salafiyya.

Ce courant salafiste fortement affilié au wahhabisme saoudien explose littéralement en Algérie ces dernières années. Il ne s’agit pas d’un parti mais d’un réseau social. Fréquentant les mêmes mosquées, les mêmes écoles privées, les mêmes librairies et surtout les mêmes circuits commerciaux (dans lesquels se sont recyclés d’anciens djihadistes), arborant les mêmes attributs physiques (barbe) et vestimentaires (à la saoudienne), se mariant entre eux, les membres d’Al da’wa salafiyya constituent une communauté dans laquelle il est facile d’entrer et qui apporte de très nombreux avantages. La prédication remplace la propagande politique, les partis islamistes sont rejetés, aucun appel à la violence, seulement l’adoption d’un mode vie sensé préfigurer l’avènement d’une société musulmane. C’est là que se prépare la ré-islamisation de la société algérienne.

Sur l’évolution récente de l’islam politique je suis redevable à Amel Boubekeur « L’impact de l’évolution de l’islam politique sur la cohésion nationale en Algérie », texte que l’on trouve sans difficulté sur internet.

Sur les attitudes politico-religieuses auxquelles renvoient les termes fondamentalisme et intégrisme consultez la très instructive conférence de Denis Charbit en 2007 : Les mots et la chose. Fondamentalisme et intégrisme

http://www.akadem.org/sommaire/themes/politique/1/1/module_2631.php