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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

L’islamisme algérien (1) : 1962-2000 30 septembre 2011

Pour rester dans le format habituel de ces Eclairages (moins de 3 pages) le survol de l’histoire de l’islamisme algérien se fera en deux parties. Cette première partie couvre en quelques dates, la période allant de 1962 à 2000. Elle doit presque tout au remarquable travail d’historien mis en ligne par Naravas sur son blog « angles de vue » et à un article de Wikipedia bien documenté : http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_algerienne

1962 -1991 : la montée de l’islamisme politique

Dés 1963, au lendemain de l’indépendance, la toute première constitution algérienne dispose en son article 4 que l’islam est la religion de l’état. Les nouveaux dirigeants du pays financent la construction massive de mosquées et intègrent dans l’appareil d’état des représentants des franges les plus rigoristes de l’islam. Parallèlement, l’arabisation du système d’enseignement conduit à faire venir en masse des enseignants égyptiens ou syriens. Ceux-ci s’avèrent être d’ardents propagandistes de la religion musulmane. L’influence des frères musulmans égyptiens suscite l’apparition de prédicateurs fondamentalistes qui dans les années 80, en marge de l’islam officiel (contrôlé par le Ministère des affaires religieuses), s’attaquent aux idées socialistes qui avaient animé une partie des combattants pour l’indépendance, et dessinent un projet de société organisée et gouvernée selon les principes de la charia (Loi islamique). C’est aussi dans les années 80 que plusieurs milliers de jeunes algériens s’enrôlent dans la résistance afghane contre l’URSS et s’initient simultanément au combat et aux thèses fondamentalistes (les deux ingrédients de la guerre sainte ou djihad) avant de revenir en Algérie où ils vont rejoindre les groupes religieux extrémistes, auteurs de plusieurs assassinats, puis créateurs des premiers maquis islamistes.

En octobre 1988 (Chadli est Président), la jeunesse algérienne descend en masse dans les rues des principales villes du pays et manifeste son désespoir en s’attaquant aux symboles du pouvoir et de la richesse. L’armée tire sur les insurgés ; bilan : 500 morts à Alger le 5 octobre. Ce drame est suivi d’une ouverture politique comme l’Algérie n’en avait jamais connu depuis l’indépendance (et n’en a plus connu à ce jour), marquée notamment par la fin du parti unique (le FLN) et l’autorisation d’une presse d’opinion. En quelques mois, des associations, des journaux, des partis voient le jour. Les islamistes sortent de l’ombre et début 1989, Abassi Madani et Ali Belhadj fondent le Front islamique du salut (FIS) qui sera légalisé quelques mois plus tard. Le nouveau parti rassemble des groupes d’inspiration salafiste résolument orientés vers la glorification d’une identité exclusivement arabo-musulmane de l’Algérie, contre l’occidentalisation, la démocratie et la « modernité », pour l’application littérale de la charia, contre le pouvoir considéré comme oppresseur et apostat et en faveur d’une morale sociale prescrivant l’abolition de la mixité (dans la rue et dans les institutions), l’interdiction de la musique, de la cigarette et de l’alcool, l’imposition du hijab pour les femmes et des codes vestimentaires islamistes et prescrivant en général la répression des plaisirs. Parmi ces groupes, certains sont partisans de la prise du pouvoir par l’action armée. La propagande des militants du FIS, très organisés, se répand dans l’enseignement et auprès des plus défavorisés en leur apportant de l’aide matérielle mais aussi en imposant dans les quartiers un nouvel ordre moral, par le prêche, l’endoctrinement et un contrôle social souvent violent sur les comportements de la vie quotidienne. Dés cette époque, le pouvoir croit pouvoir utiliser le fondamentalisme islamiste comme repoussoir, pour asseoir sa légitimité d’instance protectrice contre les errements et la violence des extrémistes et, de la sorte marginaliser, les partis démocratiques (FFS, RCD…).

Le 12 juin 1990 ont lieu les premières élections pluralistes en Algérie. Ce sont des municipales et le FIS les remporte haut la main ; ses listes rassemblent 54% des suffrages et l’administration de 32 wilayas (régions) sur 48 passe aux mains des islamistes. Le FIS applique son programme. La mixité est supprimée partout où c’est possible, dans les bus, dans les salles d’attente, sur les trottoirs. Les cinémas sont fermés ou censurés. Les sports sont interdits ou drastiquement limités pour les femmes. Des milices s’instituent en police des mœurs impitoyable. Pendant un an la pression islamiste s’accentue sur la vie publique et s’insinue dans la vie privée des algériens. Fin mai 1991, le FIS décrète la grève générale et met des centaines de milliers d’algériens dans les rues des grandes villes. L’appel au djihad et à la création d’un état islamique accompagne la critique virulente du pouvoir en place. Le pays est paralysé.

Dans la nuit du 3 au 4 juin 1991, le gouvernement réagit ; l’affrontement avec les forces de sécurité fait des dizaines de morts. Le 4 juin l’état de siège est décrété et le couvre-feu instauré. L’armée réoccupe l’espace public, réprime les militants du FIS et finit par arrêter, fin juin, les principaux leaders islamistes parmi lesquels Abassi Madani et Ali Belhadj. La dissolution du FIS demandée par les militaires est refusée par Chadli. Les militants les plus radicaux choisissent la voie de la lutte armée et commencent à entrer en clandestinité pendant que le parti (le FIS) endosse les habits d’un acteur politique prêt à entrer dans le jeu des futures échéances électorales, pourtant contraires à ses conceptions du pouvoir.

L’état de siège est levé le 4 octobre 1991 et les élections législatives sont programmées pour le 25 décembre. A l’issue du premier tour (seulement 38% de participation), les résultats de ces élections sont sans appel : sur les 430 sièges à pourvoir, le FLN, parti du président, obtient 15 sièges, le FFS, seul parti d’opposition démocratique obtient 25 sièges et le FIS obtient 188 sièges ! Le FIS est assuré d’une majorité absolue au deuxième tour. Ses leaders annoncent que l’Algérie est prête à se débarrasser de la démocratie et à se muer en un Etat islamique sur le modèle de l’Iran ou du Soudan. Les partis démocratiques réussissent à organiser des manifestations imposantes de rejet de la perspective islamiste mais ils se divisent rapidement (et durablement) sur la question de l’interruption du processus électoral. En effet plusieurs partis, syndicats, organisations refusent qu’un parti ouvertement anti-démocratique soit amené au pouvoir par un processus électoral qu’il s’engage à supprimer. Dans les sphères du pouvoir aussi il y a désaccord sur cette question entre les militaires et les politiques. Le 4 janvier 1992 l’armée prend position autour d’Alger et contraint le président Chadli à démissionner et à dissoudre l’APN. Le processus électoral est interrompu par cette démission le 11 janvier. C’est un coup d’état. Un Haut Comité d’Etat est créé pour assurer la gouvernance et Mohamed Boudiaf, figure de la guerre d’indépendance, exilé au Maroc, est appelé à revenir en Algérie pour prendre la direction de ce Comité. Le président du FIS qui a appelé à la sédition des militaires est arrêté fin janvier, des millier de militants islamistes sont emprisonnés, l’état d’urgence est proclamé, et le 4 mars 1992 le FIS est dissous.

1991 -2000 : la décennie noire

Début 1992, les militants du FIS encore en liberté se replient dans les zones de montagne faiblement contrôlées par les forces de sécurité et, à partir de ces maquis, organisent les premiers attentats contre soldats et policiers. Pendant près de dix ans, la guérilla islamiste, encadrée par des mouvements puissants mais rapidement antagonistes, divisée sur l’utilisation de la terreur, infiltrée par le département du renseignement et de la sécurité (DRS) va mettre le pays à feu et à sang.

Le premier mouvement armé important à émerger, fut le Mouvement islamique armé (MIA), juste après le coup d’État, suivi en février 1992 par le Mouvement pour un état islamique (MEI) ; ces deux mouvements armés restaient plus ou moins fidèles au FIS clandestin représentant leur façade politique. Cette allégeance au FIS provoque en janvier 1993 une scission au sein du MIA et donne naissance au Groupe islamique armé (GIA). A partir de cette date, le MIA et le MEI occupèrent plutôt le terrain du maquis et développèrent des actions armées contre les forces de sécurité, pendant que le GIA privilégiait le terrorisme urbain, multipliait les attentats aveugles et très meurtriers contre la population, les attaques contre les étrangers et l’exécution de journalistes, d’intellectuels et de démocrates. En 1994, Liamine Zéroual, le nouveau président du Haut Conseil d’Etat (Boudiaf a été assassiné 6 mois après sa nomination à la présidence du HCE) entreprend de négocier la paix civile avec les chefs du FIS emprisonnés. Le GIA saisit cette occasion pour déclarer une guerre ouverte au FIS et à ses partisans, et accentuer encore l’usage de la terreur : attentats à la bombe sur les marchés, assassinat de musiciens, incendie d’écoles jugées insuffisamment islamistes, etc. Face à cette « montée » du GIA, le MIA et divers plus petits groupes se regroupent pour former l’Armée islamique du salut (AIS), loyale au FIS.

Les négociations avec le FIS échouèrent alors même qu’une rencontre à Rome des principaux acteurs politiques de l’Algérie (y compris le FIS) aboutissait à un accord (la plateforme de Sant’Egidio, janvier 1995) sur une série de principes de nature à ramener la paix dans le pays. Le gouvernement ne se saisit pas de cette opportunité et accentue sa politique de répression et est soupçonné de provoquer lui-même d’horribles attentats mis sur le compte des islamistes. Les années qui suivirent furent marquées à la fois par des règlements de compte sanglants entre factions islamistes (GIA vs AIS) et au sein de ces factions et par des pics de violence et de massacres notamment en 1997 autour des élections législatives (juin) et jusqu’à la fin 1998. Des femmes enceintes furent éventrées, des enfants taillés en morceaux ou jetés contre des murs, les membres des hommes furent coupés, dans leur retraite les attaquants enlevèrent des jeunes femmes pour en faire des esclaves sexuelles. Le GIA revendiqua ces massacres dans le sud et l’est d’Alger (qui avait voté pour le FIS en 1991), les qualifiant « d’offrandes à Dieu ». Cette folie sanguinaire du GIA entraina deux conséquences dans le mouvement islamiste politique et armé algérien. D’une part, l’AIS, craignant que les massacres qu’elle avait toujours condamnés lui soient imputés ordonna un cessez-le-feu unilatéral à ses troupes fin septembre 1997. D’autre part, le GIA lui-même se divisa, cette scission donnant naissance au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) en septembre 1998. Le GSPC renonce au terrorisme aveugle et sanguinaire contre les populations, il se recentre sur l’affrontement armé à l’Etat algérien et élargit la lutte au domaine international.

Le 11 septembre 1998 le président Zéroual annonce sa démission et le 15 avril 1999 Abdelaziz Bouteflika entame son premier mandat présidentiel. Dés son arrivée à la tête de l’état, Bouteflika prend des dispositions préparant sa future politique de réconciliation nationale. En juin l’AIS accepte le principe de sa dissolution, qui interviendra en janvier 2000. Bouteflika accompagne ce succès d’une amnistie d’un certain nombre d’islamistes condamnés pour des actes mineurs. Il soumet également une loi dite d’harmonie civile au parlement, loi permettant à des combattants islamistes non coupables de meurtre ou de viol d’échapper à toute poursuite s’ils se rendaient. Cette loi fut finalement approuvée par référendum le 16 septembre 1999 et un certain nombre de combattants, en profitèrent pour reprendre une vie normale provoquant la colère ceux qui avaient été victimes des islamistes. La violence diminua, sans toutefois disparaître totalement, et le calme revint en Algérie.

On estime à près de 200 000 le nombre des victimes de cette guerre civile parmi lesquelles des centaines d’intellectuels de la presse, de la littérature, de l’enseignement, de la culture…Pour certains, la plaie encore vive de ces années terribles explique, dans une large mesure, l’échec du « printemps » algérien en 2011.