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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

Tensions sociales, négociations, Lybie 30 septembre 2011

Mouvements sociaux

Les émeutes sont recensées grâce aux informations qu’Alain Bertho, professeur d’anthropologie à l’université Paris8, met sur le site : http://berthoalain.wordpress.com/documents/emeutes-en-algerie/

Protestations contre la politique de l’emploi et du logement, résistance populaire contre le naufrage des services publics… en fait depuis le mois de janvier, l’Algérie est en état quasi insurrectionnel. Des centaines de mouvements de révolte se sont déroulés à travers le territoire. Pour le moment le régime répond, soit par la répression à l’égard des plus fragiles, accompagnée de subventions sporadiques de produits de larges consommation, soit par des augmentations de salaires des catégories professionnelles les mieux établies. Visiblement cette politique d’achat de la paix sociale avec l’argent de la manne pétrolière calme ceux qui ont un emploi et sont logés décemment, mais pas une large partie de la population qui connaît une extrême misère.

Chômage

Le chômage en Algérie est estimé à plus de 15% par les observateurs internationaux. C’est l’inefficacité et le manque de transparence dans la gestion du dossier que les chômeurs ne cessent de dénoncer : la corruption au niveau des agences locales de l’Anem (Agence nationale de l’emploi, équivalent de l’ex-ANPE en France) est de notoriété publique.

De violents affrontements entre la gendarmerie et de jeunes chômeurs dans la nuit du 8 septembre à Charouine (près de Timimoun, grand sud algérien) ont provoqué de nombreux dégâts matériels et des arrestations. A Ouargla (sud algérien), pendant plusieurs jours avant et après le 10 septembre, des milliers de jeunes sans emploi se sont heurtés aux forces anti-émeutes : une dizaine de blessés et 4 bus appartenant à l’état incendiés. Tout a commencé par un rassemblement de solidarité avec un jeune chômeur qui a tenté de s’immoler par le feu le 8 septembre sur la place du 1er mai et qui a été blessé par une bombe lacrymogène lancée par les forces anti-émeute. Le 19 septembre, à Mers El Hadjajdj (près d’Oran) plusieurs centaines de jeunes chômeurs ont pris d’assaut le siège de l’entreprise AWA (société étrangère) puis la mairie de la localité pour dénoncer le favoritisme et la corruption dans le recrutement au sein de cette entreprise.

Logement

Actuellement, plus d’un demi million de familles sont installées dans des habitations précaires, dont 50.000 vivent dans des bidonvilles autour de la capitale. La Rapporteuse spéciale des Nations unies sur le logement Raquel Rolnik, avait exhorté le gouvernement algérien à plus de transparence dans l’attribution des logements et à la participation de la société civile dans la définition des critères d’octroi des logements sociaux, à l’issue d’une visite de 10 jours en juillet. La publication des listes des bénéficiaires de logements sociaux que l’Etat octroie à ceux qui perçoivent moins de 24.000 dinars (240 euros) par mois donne lieu à des mouvements de protestation qui dégénèrent parfois en émeutes.

Ce mois-ci c’est à Alger que la colère populaire a éclaté. Les 3 et 4 septembre des émeutes ont éclaté dans plusieurs quartiers de la capitale après l’annonce du relogement de plus de 3000 familles, dans des conditions jugées inacceptables par les intéressés. Le 5 septembre un autre quartier d’Alger (Cité Baraki) s’est enflammé à la suite d’une rumeur faisant état du gel du relogement par le ministre de l’Habitat et le wali d’Alger. Une trentaine de personnes, dont une dizaine de policiers, ont été blessées et le siège du commissariat de Baraki a été attaqué, lors de ces 3 jours de révolte. Enfin, le 21 septembre, des centaines de jeunes du quartier « Climat de France » ont tenté de s’opposer aux bulldozers venus détruire quelques 200 habitations illicites dans cette cité populaire. Au moins 3 véhicules légers et un camion de la police ont été incendiés. Selon des sources hospitalières, ces affrontements ont causé une cinquantaine de blessés.

Emeutes de l’électricité, de l’eau….des ordures

Les émeutes suscitées par les coupures d’eau et d’électricité qui rythment la vie des algériens des quartiers pauvres et des campagnes se poursuivent quotidiennement. Les habitants exaspérés par ces coupures sortent massivement dans les rues dans lesquelles ils dressent des barricades et font brûler des pneus, jusqu’à l’arrivée des forces anti-émeutes et l’affrontement jet de pierres contre gaz lacrymogènes. Le 4 septembre, par exemple, ce scénario s’est répété une fois de plus à Skikda, après des coupures d’électricité en pleine nuit. Les conflits des ordures commencent aussi à se multiplier. Fin aout, les habitants de plusieurs villages prés de Bordj Ménaïel (Kabylie) s’étaient soulevés contre la réouverture d’une décharge publique qu’ils avaient fermé eux-mêmes des mois auparavant car ils n’en supportaient plus la fumée et les odeurs nauséabondes. Le 8 septembre une tentative de déplacer cette décharge vers un autre village a provoqué une réaction très violente de la part des habitants concernés : la presse fait état de 25 blessés parmi les gendarmes. La question du traitement des ordures ménagères est une des plus préoccupantes qui soient en Algérie et on ne compte plus le nombre de décharges, sauvages ou pas, qui pourrissent la vie quotidienne des algériens et menacent leur santé.

Attentats et bavures

Un hélicoptère militaire stationné sur le tarmac de l’aéroport Ferhat Abbas de Jijel (350 km à l’est d’Alger) a été visé dans la nuit du 24 septembre par une attaque au lance-roquettes. Cette attaque dans une zone caractérisée par une forte présence des forces de sécurité confirmerait l’arrivée d’armes et de munitions de Libye. Par ailleurs, l’insécurité continue sur le terrain. Ainsi, deux personnes ont été enlevées le 23 septembre par un groupe islamiste armé (une quarantaine d’hommes) après une attaque menée dans un bar servant illégalement de l’alcool à la sortie de la ville de Mechtras, à 35 km au sud de Tizi Ouzou. De tels enlèvements, et le racket, sont fréquents dans la région où les faux barrages sont devenus monnaie courante. Les otages sont en général libérés contre rançon ou parfois, sous la pression de la population, sans qu’aucune rançon ne soit payée. La population, quant à elle, tourmentée par la menace des actes terroristes et des kidnappings, doit désormais composer avec le danger mortel de se retrouver au mauvais endroit, au mauvais moment, et pas seulement à cause des terroristes. A Fréha (30 km à l’est de Tizi Ouzou) une femme, âgée de 55 ans a été mitraillée par un militaire de garde, dans la nuit du 11 septembre alors qu’elle revenait d’une veillée funèbre en passant près de la caserne de l’ANP. Des jeunes ont attaqué la caserne avec des pierres après l’enterrement de la victime et une grève générale a été décrétée deux jours plus tard, le temps d’une manifestation pacifique réclamant la délocalisation de la caserne. Pour rappel, le 23 juin (cf. Echos de juin 2011), une bavure militaire avait coûté la vie à un ouvrier journalier dans la même région.

La « tripartite », une négociation sociale au plus haut niveau

La contestation sociale était jusque là plutôt circonscrite au secteur de la Fonction publique (enseignement et collectivités locales). Concessions salariales et répression sont habilement opposées aux revendications. Ainsi, la garde communale très revendicatrice depuis janvier, est placée désormais sous la tutelle du ministère de la Défense nationale, ce qui interdit à ses agents : les grèves, les rassemblements non réglementaires ainsi que l’adhésion à des associations à caractère politique, syndical ou professionnel.

Mais les conflits gagnent maintenant tout le secteur économique. Hôtellerie, port, santé, transports et secteur industriel menacent, eux aussi, de débrayer dans les semaines qui viennent. C’est dans ce contexte de tensions sociales que s’est tenu le 29 septembre une négociation tripartite entre le gouvernement, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et le patronat. Les syndicats autonomes, qui représentent plus de 1,8 million de travailleurs algériens ont été exclus de la négociation. Sans surprise, le patronat et le gouvernement se sont félicités des résultats de cette négociation tandis l’opposition la qualifiait de leurre et réaffirmait que les véritables réformes passaient avant tout par la révision de la Constitution à travers une Assemblée constituante puis l’adoption de la constitution et enfin la définition du régime politique avec la tenue d’élections législatives anticipées.

Des relations très tendues avec la rébellion lybienne

Dans les tous derniers jours du mois d’août, l’Algérie ferme sa frontière avec la Lybie et accueille l’épouse du dirigeant libyen et de trois de ses enfants. Cette dernière initiative, présentée comme un geste humanitaire par les algériens, a été dénoncée comme un acte de provocation par le CNT qui exigeait la remise immédiate des membres de la famille Kadhafi pour les juger (les lybiens continuent de soupçonner l’Algérie d’héberger aussi Kadhafi lui-même).

Dés le début de l’insurrection lybienne les relations de l’Algérie avec la rébellion ont été très tendues. Dés les premières semaines du conflit, le CNT accusait l’Algérie d’aider Kadhafi en envoyant des mercenaires épauler le régime en place ou d’affréter des avions pour transporter des troupes sur le sol libyen. Très tôt également, après l’insurrection tunisienne, le pouvoir algérien a senti que sur les frontières Est du pays la vague « révolutionnaire » menaçait de déferler. Pour s’en protéger et justifier leur hostilité aux insurgés lybiens, les autorités algériennes ont accusé le CNT d’armer les islamistes à la frontière entre les deux pays et d’avoir fait intervenir l’OTAN dans une zone où toute ingérence occidentale risquait de mettre en péril la stabilité toute relative au Sahel. En fait, ce que l’Algérie voyait disparaître en même temps que Kadhafi, c’était un partenaire géostratégique avec lequel elle partageait une solidarité à tout épreuve au sein de l’Union africaine ; ainsi qu’un partenaire économique de premier plan dans l’exploitation et le commerce des hydrocarbures sahariens.

Pendant que le CNT annonçait une rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, l’Algérie restait un des derniers pays à ne pas reconnaître les nouveaux maîtres de Tripoli. Mais le 20 septembre, l’Union africaine reconnaissait le CNT contre la volonté des algériens. Dans les jours qui ont suivi, les autorités algériennes ont amorcé un rapprochement avec Tripoli.