Twitter Facebook Accueil

Ligue des droits de l'Homme

Section du Pays d'Aix-en-Provence

Archives par catégorie : Articles

Mai et juin 2012 en Algérie 13 juillet, 2012

Mouvements sociaux en Algérie

Le rythme et la violence des émeutes, n’ont pas baissé en ce printemps algérien qui était aussi, en principe, un moment démocratique de campagne électorale et d’élections législatives. En fait, les élections du 10 mai elles-mêmes ont été la cause de manifestations et protestations plus ou moins importantes ; ce fût le cas dans de nombreux endroits où les règles électorales ont été ouvertement bafouées (manque de bulletins de certains partis, bourrage des urnes etc.). Mais les affrontements les plus durs ont eu lieu à Saharidj, commune située à plus de 50 km au nord-est de Bouira (Kabylie). Dès le début de la journée, des dizaines de jeunes ont barricadé la route principale de la commune par des blocs de pierres et des pneus en feu puis ont pris d’assaut six bureaux de vote. Les manifestants ont saccagé les urnes et les documents qui s’y trouvaient. Les affrontements entre émeutiers (dont le nombre s’est accru d’heure en heure) et forces de l’ordre ont duré toute la journée et le scrutin n’a pas eu lieu dans la plupart de bureaux de vote. De nombreux blessés parmi les manifestants et les policiers. Le taux des suffrages exprimés le 10 mai dans cette commune est de 6 %, soit le plus faible du pays.

Emeutes du logement

15 mai. Des centaines d’habitants de Theniet El Had (Tissemsilt) ont fermé la route vers Alger (pneus brulés, troncs d’arbres et blocs de pierre), pour protester contre la liste des bénéficiaires de logements sociaux rendue publique la veille. Des manifestants ont squatté des logements neufs sous le regard des forces antiémeute, pendant que d’autres assiégeaient la mairie.

25 juin. A Annaba, des habitants du bidonville d’ El Firma ont bloqué les routes de cette zone, pour manifester leur colère quant à la précarité de leurs conditions de vie. Demandeurs déjà recensés de logements sociaux qui n’arrivent pas, les occupants du bidonville ont été rejoints par ceux des quartiers populaires environnants (dont les revendications sont identiques). Les affrontements avec les forces de l’ordre ont duré toute la nuit.

26 juin. A Ouled Djellel (Biskra), l’évacuation musclée d’un groupe de personnes occupant des logements neufs dont la liste des bénéficiaires avait été affichée dans la matinée, a provoqué de violents affrontements : 19 policiers blessés et 20 personnes arrêtées. Le chef de la sûreté locale a été atteint par un cocktail Molotov alors qu’il tentait de négocier avec les protestataires. Grièvement brûlé sur tout le corps, il a été transporté à l’hôpital de la ville.

Emeutes de l’électricité

20 juin. A Taghit (95 km au sud de Béchar), après une coupure d’électricité de plus de 24 heures, paralysant toute l’activité de la ville et même l’alimentation en eau potable, les habitants, pour la plupart des jeunes, ont fermé les routes et mis le feu à deux bâtiments publics, les sièges de la commune et de la daïra (intercommunalité). Les émeutes ont duré 48 heures.

Après l’arrestation d’un jeune vendeur de sable

20 juin. A Ouaguenoun (Kabylie), nombreux sont les jeunes qui vivent et font vivre leurs familles de la vente du sable de construction qu’ils ramènent de l’oued Sébaou. L’extraction étant interdite, un jeune arrêté avec sa cargaison de sable a été condamné à 16 mois de prison. Cette condamnation a été le déclencheur le 20 juin d’un déferlement de centaines de jeunes qui pendant une semaine ont occupé la ville, assiégé les bâtiments publics et pris d’assaut le siège de la Brigade mobile de police judiciaire (Bmpj). Les émeutes ont fait plusieurs blessés dont un grave. Fin juin, le calme n’est toujours pas revenu à Ouaguenoun où une assemblée populaire s’efforce de rechercher un terrain d’entente entre les jeunes et les autorités. Les émeutiers demandent le départ de trois agents de la Bmpj indésirables, la libération de leurs camarades arrêtés et la garantie de ne plus être poursuivis en justice. Réponse des autorités le 2 juillet.

Immolation par le feu

6 juin. A Mascara (100 km au sud-est d’Oran), un homme de 36 ans est venu en plein centre-ville s’arroser d’essence et s’enflammer, quelques heures après le retrait de son permis de conduire par un agent de police. Il est décédé deux jours plus tard des suites de ses brûlures. On sait que ces immolations se sont multipliées depuis janvier 2011 en Algérie après les émeutes contre la vie chère qui avaient fait cinq morts.

Guérilla en Kabylie

Douze membres des forces de sécurité (policiers et militaires) sont morts ces deux derniers mois en Kabylie, à la suite d’attentats attribués à AQMI ou au GSPC : le 30 avril, 4 policiers tués à Mekla (Tizi Ouzou) ; le 4 mai, 2 militaires tués à Keddara (Boumerdès) ; les 15, 16 et 17 mai, 3 militaires tués à Azzefoun (Tizi Ouzou) ; le 15 juin, 2 policiers tués aux Ouacifs (Tizi Ouzou) ; le 21 juin 1 policier tué à Bouira. D’autres attentats n’ont fait que des blessés comme la bombe sur la route reliant Tizi Ouzou à Alger contre une patrouille de la gendarmerie le 20 juin.

De leur côté les forces de l’ordre revendiquent l’élimination d’une vingtaine de terroristes. L’opération la plus spectaculaire a entrainé la mort de onze maquisards lors d’un accrochage au cours de la nuit du 19 au 20 juin près du barrage de Taksebt, toujours en Kabylie.

Depuis des années, alors que la pression des maquis islamistes a considérablement baissé dans le reste de l’Algérie, la Kabylie reste un foyer important d’attentats et de guérilla : les services de sécurité, évaluent le maquis de Tizi Ouzou à 250 combattants, celui de Boumerdès à 80 et celui de Bouira à une cinquantaine. Certains militants du mouvement régionaliste kabyle voient dans l’insécurité persistante de leur région, le laxisme volontaire d’un état algérien désireux de voire la Kabylie, terre d’opposition, s’enfoncer dans le chaos.

Les élections législatives et après

Aux législatives du 10 mai 2012, les deux partis au pouvoir depuis 2004, le FLN (221 sièges) et le RND (70 sièges) ont renforcé leur position au parlement (l’APN) avec 291 sièges sur 462. L’alliance verte des islamistes, y compris les modérés (MSP) qui participaient au gouvernement dans la législature précédente ne totalise que 48 sièges, auxquels on peut ajouter 18 islamistes qui ne se présentaient pas sous les couleurs de la coalition. C’est un triomphe pour les nationalistes (et derrière eux l’armée et la sécurité militaire) et un échec pour les islamistes qui selon les pronostics (il n’y a pas de sondages en Algérie) devaient, comme en Tunisie et en Egypte, conquérir ou partager le pouvoir par la voie des urnes. Le FFS, pratiquement seul parti démocratique présent lors de ces élections entre au parlement avec 21 sièges.

Quand on connaît la longue tradition de fraude électorale en Algérie, ces résultats ne sauraient être considérés comme absolument fiables. La Commission nationale de surveillance des élections législatives (Cnisel) composée de représentants des 44 partis qui ont participé au scrutin, a conclu son rapport par la phrase suivante « La commission considère que les élections ont perdu leur crédibilité « . Les représentants du FLN et du RND dans la commission n’ont pas signé le rapport…

L’abstention de 57% ajoutée à la reconduite des partisans de Bouteflika révèle sans doute à la fois l’incrédulité et la peur du peuple algérien à l’égard de tout changement ; une analyse qu’on avance depuis deux ans pour expliquer l’exception algérienne restée en marge du mouvement populaire au Maghreb. L’échec des islamistes à conquérir le pouvoir par l’élection, pourrait affaiblir l’audience politique de cette mouvance mais risque aussi de faire revenir une partie de ses adeptes à des formes plus violentes de militantisme.

Cinquante jours après les élections, le pays a le même premier ministre qu’avant le scrutin (Ahmed Ouyahia, chef de file du RND), mais le gouvernement n’est toujours pas formé et l’Assemblée Nationale Populaire ne s’est toujours pas réunie. Avec l’arrivée de l’été, cette assemblée dont la principale tâche devait être de réviser la constitution, n’est apparemment pas près d’aborder les problèmes cruciaux que connaît le pays.

Le 18 juillet Laurent Fabius doit se rendre en visite officielle en Algérie. Le 28 juin, Le Monde a publié un texte de notre ministres des affaires étrangères, préconisant un « accompagnement de la nouvelle citoyenneté » qui émerge à la faveur du « printemps arabe ». Sur la même page, Dominique de Villepin prêche une « réconciliation historique » avec l’Algérie (« …comme nous l’avons fait avec l’Allemagne.  » écrit-il), clé d’une nouvelle politique arabe de la France. F. Hollande ne devrait pas tarder à traverser la Méditerranée.

Du côté des droits de l’homme

Ci-dessous, de larges extraits d’un article du journal Liberté présentant, le 26 mai 2012, le rapport sur la situation des droits de l’homme dans le monde en 2011, par Amnesty International. Rappelons que les enquêteurs d’AI sont interdits de séjour en Algérie depuis 2005.

Le rapport annuel d’Amnesty International

Dans son 50e rapport annuel sur la situation des droits de l’Homme dans le monde, Amnesty International (AI) souligne que “la situation des droits de l’Homme en Algérie est négative”…. AI estime qu’en Algérie, malgré la levée de l’État d’urgence en vigueur depuis 1992 “le gouvernement a maintenu des restrictions sévères sur la liberté d’expression, d’association et de réunion ainsi que sur les pratiques religieuses”. Allusion faite aux derniers textes de réformes de la loi sur l’information et les associations, que AI considère comme “un recul dans le respect de ces droits élémentaires.”

“Les autorités continuaient de restreindre la liberté d’expression et de prohiber les rassemblements publics non autorisés”, dénonce le rapport, qui rappelle que les manifestations du mois de janvier 2011 “ont été dispersées violemment par des milliers d’agents de la police antiémeutes et autres forces de sécurité”. Et de préciser qu’après la levée de l’état d’urgence, “les manifestations sont devenues légales dans tout le pays, hormis dans la capitale, sous réserve de l’obtention préalable d’une autorisation”.

Cette levée de l’État d’urgence qui entre dans le cadre des “réformes politiques” engagées par Bouteflika ne répond pas aux attentes des Algériens en matière des droits de l’Homme. Pour AI, “il ne sert à rien d’engager des réformes afin d’améliorer la situation socioéconomique des citoyens, et restreindre en même temps le champ de la libre expression, d’association et de réunion”. AI rappelle qu’en février 2011, un décret présidentiel a conféré à l’armée le pouvoir de lutter contre le terrorisme, dans le même temps qu’il levait l’état d’urgence.

Un autre décret présidentiel modifiant le Code de procédure pénale “a conféré aux juges le pouvoir d’astreindre pour plusieurs mois consécutifs les personnes soupçonnées d’actes de terrorisme à demeurer dans des résidences protégées, dont l’emplacement était tenu secret” ; ceci permettait, constate AI “le maintien en détention secrète pendant de longues périodes”.

Concernant la situation de la femme, le rapport indique que la femme algérienne continuait de subir des discriminations dans la législation et dans la pratique. “Aux termes du Code de la famille de 2005, les droits des femmes étaient subordonnés à ceux des hommes en matière de mariage, de divorce, de garde d’enfants et d’héritage”, estime-t-on.

“Des chrétiens, parmi lesquels des convertis, ont été persécutés pour exercice de cultes sans autorisation, aux termes de l’Ordonnance n°06-03 qui réglemente les croyances autres que la religion d’État, l’islam”, souligne encore le rapport.

Ajoutons que, après Amnesty International et le Conseil des Nations unies aux droits de l’Homme, la Confédération syndicale internationale (CSI) a dénoncé, dans son rapport 2012, les violations des droits syndicaux en Algérie commis en 2011. Ces violations, lit-on dans ce document, ont été commises aussi bien par l’État que par les employeurs. Ces atteintes vont de l’arrestation de syndicalistes au licenciement de travailleurs ayant montré leur volonté d’exercer leurs droits syndicaux, en passant par les menaces et diverses autres pressions de la part de l’État comme de certaines entreprises.

Des militants des droits de l’Homme devant la justice

Le Réseau euroméditerranéen des droits de l’Homme (Remdh), la Fédération internationale des droits de l’Homme et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) ont condamné, hier, l’intensification des actes de harcèlement judiciaire à l’encontre des militants et défenseurs des droits de l’Homme en Algérie. Cette déclaration fait suite à la convocation par le tribunal de Bab El-Oued de quatre militants et défenseurs des droits de l’Homme. Il s’agit de Yacine Zaïd, syndicaliste et président de la section de Laghouat de la Laddh, de Abdou Bendjoudi, l’un des responsables du Mouvement des jeunes indépendants pour le changement (Mjic) et de Lakhdar Bouzini, membre du Syndicat national autonome des personnels de l’administration publique (Snapap), Othmane Aouameur, membre du Réseau de défense de la liberté et des dignités (RDLD). Les quatre mis en cause sont poursuivis pour “incitation à un rassemblement non armé !”

Disparus de la décennie noire : emprisonnement de Mohamed Smaïn, membre du bureau national de la LADDH (Sur la question des disparus de la décennie noire, voir l’Eclairage de ce mois-ci)

Mohamed Smaïn (69 ans), a été arrêté et emprisonné le 19 juin à Relizane, dans l’ouest algérien. M. Smaïn est connu pour son combat inlassable aux côtés des familles de victimes de la guerre civile des années 90 En particulier, c’est lui qui a révélé dés 1999, l’existence d’une douzaine de charniers à Relizane contenant des centaines de cadavres (1). Ces massacres attribués aux islamistes par les autorités algériennes, Smaïn et les habitants de Relizane en ont, preuves à l’appui, désigné le responsable : Mohamed Fergane, maire de Relizane entre 1994 et 1998, qui, à la tête d’une « milice de patriotes » a fait régner une terreur censée contrebalancer celle des islamistes dans la région. Il faut également rappeler qu’une plainte pour actes de torture et de barbarie et crimes contre l’humanité avait été déposée en octobre 2003 à Nîmes en France par la FIDH et de la Ligue française des droits de l’Homme et du citoyen (LDH), soutenue par la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH), section Rélizane, contre deux membres des milices de Relizane. M. Smaïn avait été appelé à se constituer partie civile dans cette affaire.

Depuis 2001, M. Smaïn subit les assauts de la justice de son pays à la suite d’une plainte pour « dénonciation de crimes imaginaires » déposée contre lui par Fergane et ses acolytes. Pendant 10 ans les procès se sont succédés ; en octobre 2011, la Cour suprême a confirmé la condamnation de M. Smaïn à deux mois de prison ferme, 50 000 DA d’amende et 10 000 DA de dédommagement en faveur de chacun des plaignants. Une demande de surseoir à l’exécution de la peine de prison, a été déposée, faisant suite à une demande de grâce auprès du ministère de la Justice introduite par Mohamed Smaïn pour raisons de santé. C’est dans ce contexte que Mohamed Smaïn a été arrêté dans la matinée du 19 juin dernier par des agents des Brigades mobiles de la police judiciaire de la Wilaya de Relizane, sans mandat d’amener ni mandat d’arrêt. Cette arrestation fait suite au défaut de présentation de M. Smaïn, destinataire de deux convocations du Parquet général de Relizane pour se soumette à une contre expertise médicale. Or, d’après M. Smaïn, lesdites convocations ne lui sont jamais parvenues.

(1)Mohamed Smaïn (2004). Relizane : silence on tue. Editions Bouchène

ECLAIRAGE 11: Les « disparitions forcées » pendant la décennie noire en Algérie 13 juillet, 2012

Pendant la décennie noire des années 90 la pratique des enlèvements a fait partie des méthodes de guerre, comme cela avait été le cas pendant la guerre d’indépendance : environ 8000 personnes ont été officiellement portées « définitivement disparues » par l’état algérien. Un chiffre largement sous-estimé selon la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH) et d’autres ONG qui évaluent à 18.000 le nombre de disparus. Il y a peu de doutes que la quasi totalité de ces disparus sont en fait morts et gisent dans des charniers creusés à travers tout le pays.

Depuis 1998, tous les mercredis, quelques dizaines de femmes algériennes se rassemblent devant le siège de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH) à Alger, avec les photos de leurs disparus à bout de bras. La CNCPPDH est la commission dont l’état s’est doté en espérant convaincre le peuple algérien et les organismes internationaux que la question des droits de l’homme est au cœur de sa politique. Celles qu’on appelle les mères de disparus demandent à l’état de répondre à leurs questions : où est mon fils (mari, frère…) ? Fait-il partie des corps qu’on trouve à chaque fois qu’un charnier est découvert ? Qui l’a enlevé ? Comment est-il mort ? Pour toute réponse elles ont droit aux barrages de policiers ou aux dispersions violentes de leur rassemblement comme ce fut le cas en aout 2010. Elles ont droit aussi aux déclarations à la presse de Farouk Ksentini, le président de la CNCPPDH installé par Bouteflika. Selon Ksentini « la plupart de ces disparus ont pris le maquis, ce sont des terroristes » ; le même accuse les familles de vouloir ressortir d’anciens dossiers qui peuvent nuire à la ’’notoriété de l’état Algérien’’.

Qui sont les auteurs des enlèvements ? Les représentants de l’état ne peuvent pas nier certains dérapages de la part des forces de sécurité ou des milices anti-islamistes, mais la thèse officielle est que la quasi-totalité des enlèvements et des assassinats de civils ont été commis par des terroristes. En fait, on estime à 5000 le nombre de personnes enlevées par les groupes islamistes et dont les corps n’ont pas été retrouvés. Différentes associations, comme Somoud, cherchent la vérité sur ces disparitions. Mais pour d’autres associations comme Jazaïrouna, SOS disparus ou le Collectif des familles de disparus algériens (CFDA) et pour des ONG comme Algeria-Watch(1), une partie importante des disparitions des années 90 sont en réalité des « disparitions forcées » définies comme « l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par des agents de l’État ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, l’appui ou l’acquiescement de l’État, suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant à la protection de la loi » (cette définition est extraite d’un article de Wikipédia sur les disparitions forcées dans le monde, article dans lequel le cas algérien est présenté de façon très documentée http://fr.wikipedia.org/wiki/Disparition_forc%C3%A9e). Ces organismes réclament des enquêtes sur les circonstances de ces disparitions forcées, et s’efforcent de les faire reconnaître par des instances internationales. La multiplication des plaintes pour disparition forcée devant ces instances contribue à maintenir la pression sur l’état algérien. Ainsi, en 2011, le Comité des droits de l’Homme de l’ONU a, pour la septième fois, condamné l’Algérie pour disparition forcée pendant la décennie noire.

Que s’est-il passé dans les années 90 ? Il est notoire en Algérie qu’à la terreur pratiquée par les islamistes, les forces de sécurité ont répondu par une terreur équivalente en commettant des massacres imputés aux maquisards et en liquidant des sympathisants islamistes ou supposés tels avec les mêmes méthodes que ces derniers. Une enquête coordonnée par plusieurs ONG (cf l’article de Wikipédia cité plus haut) a porté sur 477 cas de disparitions bien documentés ; les auteurs des enlèvements, identifiés par des témoins (les familles le plus souvent), sont les forces spéciales combinées dans 152 cas, l’armée seule dans 119 cas, la police dans 105 cas, la gendarmerie dans 14 cas, les services de sécurité militaire opérant en civil dans 21 cas, les forces de sécurité accompagnées de civils dans 16 cas, les Gardes de Légitime Défense dans 9 cas etc. On ne s’étonnera pas que la police, la gendarmerie ou l’armée ne se soient pas vues confiées de telles enquêtes.

Et que s’est-il passé après ? Cela a déjà été évoqué dans cette rubrique (cf Eclairage n°6 : L’islamisme algérien), l’action du président Bouteflika s’est orientée dès 1999 vers une politique de réconciliation nationale. Clairement, il s’agissait d’aboutir à une amnistie générale permettant tout à la fois d’alléger autant que possible les peines encourues par les combattants des maquis islamistes (dans la perspective de prochaines alliances) et de protéger l’armée et la police contre toutes poursuites pour les exactions commises pendant la guerre civile. La « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » adoptée par référendum et promulguée sous forme de loi en février 2006 répondait à cet objectif. Or l’article 45 de la charte stipule l’irrecevabilité par les tribunaux de toutes les plaintes ou dénonciations déposées contre les forces de sécurité et leurs agents. L’évocation de culpabilité d’un agent de l’état, par d’autres moyens écrits ou verbaux est sanctionnée par des peines de prison de 3 à 5 ans et des amendes selon l’article 46. Dans ce contexte, 6448 familles (contre l’abandon de toute poursuite judiciaire et l’engagement à ne plus porter plainte et parfois contraintes de signer des formulaires attestant que leur parent disparu a été enlevé par des « terroristes » ou qu’il a rejoint les maquis) ont fini par accepter de clore les dossiers, et ont perçu une indemnisation et un certificat de décès, sans obtenir la moindre information sur le sort de leur père, mari, frère ou fils. L’impunité garantie aux islamistes et aux forces de sécurité, conduit les familles de victimes à côtoyer au quotidien les bourreaux de leurs parents disparus.

Il existe des milliers de charniers dans tout le pays. Dans beaucoup d’endroits la police et l’armée ont fait en sorte de les démanteler et de détruire les corps pour rendre toute identification impossible. Car la demande principale des familles est celle de l’identification des cadavres retrouvés, qui leur permettrait d’être certaines de la mort de leur proche et de leur donner une sépulture décente. Cette revendication s’est vue opposer l’argument selon lequel l’identification par l’ADN reviendrait trop cher.

Le combat mené à Relizane par Mohammed Smaïn est exemplaire de ce que l’état redoute le plus : la mise à jour des charniers et la revendication des familles concernées que toute la lumière soit faite sur l’identité des personnes retrouvées et sur les circonstances de leur mort. A Relizane, une seule famille et ses alliés ont dirigé les milices de la wilaya et ce dès 1994, alors que les Groupes d’auto-défense n’ont été officialisés par décret qu’en janvier 1997. Parallèlement à ces fonctions paramilitaires, les membres de cette famille avaient été désignés comme délégués exécutifs communaux (DEC) en remplacement des maires élus qui avaient été destitués après le coup d’État en janvier 1992. Ces miliciens-maires régnaient en maîtres sur la plupart des mairies de la région de Rélizane, et terrorisaient la population. Mohammed Smaïn a entrepris dès 1995 des enquêtes sur leurs agissements et a pu dresser une liste non exhaustive de plus de 200 personnes disparues, dont la plupart ont été enlevées par des miliciens, souvent en compagnie de militaires, d’agents du DRS ou de gendarmes. Aujourd’hui Mohamed Smaïn est en prison.

(1)Algeria-Watch, association de défense des droits humains en Algérie, poursuit un important travail de recensement des disparus ; voir un excellent article sur la question à l’adresse

http://www.algeria-watch.org/fr/mrv/mrvdisp/cas_disparitions/disparitions_introduction.htm

Les Roms du bidonville de Vasarély ont été expulsés par la force publique ce 26 juin au matin. 26 juin, 2012

Le recours à la force pour expulsion, rendu possible par la décision du juge des référés, a été mis en place ce jour. Même si la police a traité les populations présentes avec humanité le CADDRIS condamne, très fermement, cette opération.

Personne n’avait de solution pour les populations présentes qui demandaient désespérément un endroit pour se réfugier. Personne ne savait quoi répondre à ses mères qui réclamaient un abri pour leurs enfants et leurs bébés. Rien n’a été prévu pour la centaine de personnes qui depuis ce matin, sept heures, déambulent désespérées à quelques mètres de leur campement que des pelleteuses ont mécaniquement détruit. Le CADDRIS a tout fait pour éviter une telle impasse.

Il lance maintenant un appel pour que le même scénario soit évité sur l’Arbois. Le campement de l’Arbois est au moins trois fois plus important que celui de Vasarély, 300 personnes, environ, sont concernées. Les conditions d’évacuation à proximité d’une voie rapide, pour un nombre si conséquent d’individus, sont tout particulièrement périlleuses.

Avec une intervention policière, dans la droite ligne d’un discours de Grenoble que l’on avait cru révolu, et un soutien, de fait, aux errances politiques de la municipalité JOISSAINS « qui ne veut plus un seul Rom sur sa commune » le nouveau pouvoir ne sort pas grandi. Le CADDRIS demande néanmoins à l’État et au Conseil Général des Bouches-du-Rhône (en partie propriétaire des terrains de l’Arbois), de créer une solution d’accueil digne avec de l’eau, de l’électricité et des sanitaires.

A un mois de l’échéance d’expulsion de l’Arbois, prévue autour du 23 Juillet, il est temps de retrouver le sens commun. Plus que jamais les pouvoirs publics (ville, conseils général et régional, État, Europe) doivent coopérer et arrêter des solutions durables.

En matière de solidarité, il est vraiment urgent de changer. Ce matin nous avons vu ces mêmes pelleteuses qui en Août 2010 ont détruit, une première fois et pour rien, le campement de Vasarély. Nous ne voulons plus jamais les revoir !

Collectif Aixois pour les Droits et la Dignité des Roms, des Immigrés et des Sans-Papiers (CADDRIS)

Claudie Hubert – Philippe Chouard – Hervé Guerrera – Philippe Sénégas – Marc Durand

Photos Didier Bonnel

Pièces jointes

Campements Roms de l’Arbois et de Vasarely : mêmes sanctions, mêmes combats ! 20 juin, 2012

20 juin 2012 – Le jugement dans l’affaire du référé d’expulsion des Roms présents sur les campements de l’Arbois vient de tomber. Le juge, comme il l’a fait pour Vasarély, ordonne l’expulsion dans un délai d’un mois et ouvre le recours à la force publique.

Le jugement note pourtant explicitement un certain nombre de points qui laissent à penser que la situation est parfaitement bien comprise. Ainsi il est reconnu que les expulsions risquent d’aggraver une situation de précarité, que le droit au logement garanti, prévu par la loi, n’est pas respecté. Ou plus loin il est fait état des questions de discriminations envers les minorités, de non respect des conventions internationales signées par la France, d’atteintes à l’intérêt supérieur de l’enfant.

Mais tous ces arguments, ces très graves manquements aux obligations légales, françaises et européennes, ne pèsent pas lourds face au trouble à l’ordre public invoqué par la Mairie.

Et même s’il n’existe aucun dispositif d’hébergement d’urgence et que l’occupation des lieux est ancienne, ce que reconnaît aussi explicitement le jugement, l’expulsion est prononcée.

Peu importe ce que deviendront ces gens, y compris les enfants scolarisés ce n’est visiblement pas le souci de la justice qui dit, sans doute, le droit mais se révèle d’une grande inhumanité et s’exonère de tout un contexte. Notamment des déclarations d’une ex députée qui, dans une logique désormais sanctionnée de rapprochement avec l’extrême droite, ne voulait plus voir un seul ROM sur SA commune et a multiplié les procédures pour atteindre ce but.

Au delà de ce jugement, qui ne règle rien au fond, nous ne pouvons accepter la seule logique de répression dans laquelle s’enferment les pouvoirs locaux.

D’ores et déjà le CADDRIS s’organise pour faire face à une éventuelle intervention policière sur Vasarély.

Nous en appelons à l’Etat, dont la responsabilité est explicitement relevée, afin qu’il refuse le recours à la force publique. La table ronde, qu’il annonce au niveau départemental doit permettre de mettre rapidement en œuvre – avec le soutien des associations, des collectivités, des travailleurs sociaux et des populations concernées – des solutions d’accueil et d’insertion dignes et durables.

En matière de solidarité aussi il est urgent de changer !

Le Collectif Aixois pour les Droits et la Dignité des Roms, des Immigrés et des Sans-Papiers (CADDRIS) : Aix écologie, Aix-Solidarité, Alternatifs 13, Amnesty groupe 133 d’Aix en Provence, Association de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés, Association des Travailleurs, Maghrébins de France, ATTAC Pays d’Aix, CFDT du Pays d’Aix, EMMAUS Cabriès, Europe Ecologie Les Verts Pays d’Aix, Féminin(s) Pluriel(s) en Pays d’Aix, Jeunesse Communiste d’Aix-en-Provence, Les Jeunes Ecologistes Aix-Marseille, Ligue des Droits de l’Homme, MAIS International, MRAP Aix, Nouveau Parti Anticapitaliste, Parti Communiste Français – Aix, Parti de Gauche, Partit Occitan, Parti Socialiste, Rencontres Tsiganes, Réseau Education Sans Frontières 13, Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature, Tous Ensemble Pour Aix, Union des Étudiants Communistes, Union Pour Aix, Union locale de la Confédération Nationale du Logement du Pays d’Aix, Unis pour un Monde Solidaire…

Pièces jointes

pdf/Comm_CADDRIS_ARBOIS_VASA1_3_-2.pdf Télécharger

Bidonvilles aixois – La violence n’est pas la solution ! 20 mai, 2012

Depuis maintenant plusieurs mois le Collectif Aixois pour la Dignité et les Droits des Roms des Immigrés et des Sans-Papiers (CADDRIS) appelle au dialogue et à la co construction de solutions face aux bidonvilles qui ont ressurgi en Pays d’Aix. Personne ne devrait avoir à subir les bidonvilles ni les riverains, ni les miséreux qui ont trouvé là un abri plus que précaire. C’est la misère qu’il faut combattre, pas celles et ceux qui la subissent.

C’est pourtant bien, hélas, ce que fait la Mairie d’Aix-en-Provence en recourant au concours de la force publique à l’encontre des habitants des bidonvilles. Ainsi après la destruction des baraquements de Luynes et des 3 Sautets, l’assignation des ROMS de Vasarély, ce sont maintenant les habitants du campement de l’Arbois qui sont convoqués au Tribunal de Grande Instance d’Aix-en-Provence.

Ce bidonville, qui n’a aucun vis-à-vis, n’entraîne pourtant pas de trouble à l’ordre public. Les personnes s’y trouvant ne sont en aucune manière agressives. Elles saluent volontiers les visiteurs et engagent la conversation. Certaines d’entre elles maîtrisent parfaitement le français et avec les autres la compréhension est aisée du fait de la romanité des langues employées. Plusieurs enfants et adolescents sont scolarisés dans les écoles et collèges à proximité. Les adultes souhaitent comme nombre d’immigrés pouvoir travailler.

Il n’existe actuellement aucune solution alternative car nos appels au dialogue sont restés vains. Pire avec une brutalité, due à une période électorale compliquée pour elle, le Maire, qui ne reconnait pas un Président pourtant démocratiquement élu, n’en finit plus de courir derrière l’extrême droite. Sans humanité aucune Maryse JOISSAINS et ses représentants s’enferment dans une logique du tout répressif et chassent purement et simplement les plus miséreux d’entre nous. Rappelons qu’elle a déclaré qu’elle ne voulait plus un seul ROM sur le territoire aixois. Ne touchons-nous pas là au pire de la discrimination et de l’exclusion ?

D’éventuelles nouvelles expulsions seraient injustes humainement pour des résidents dont certains sont là depuis plusieurs années. Elles seraient également aussi coûteuses qu’inefficaces. Elles seraient enfin illégales au regard du droit européen. Nous refusons le recours à la force et appelons l’Etat, comme la Mairie, qui seraient alors soutenus par le Département, la Région et l’Europe, à construire des alternatives durables aux bidonvilles aixois.

EN MATIÈRE DE SOLIDARITÉ AUSSI, C’EST MAINTENANT QU’IL FAUT CHANGER ! TOUS ENSEMBLE, DISONS NON AUX EXPULSIONS !

LE CADDRIS APPELLE LES AIXOISES ET LES AIXOIS A MANIFESTER LEUR SOLIDARITÉ EN ÉTANT MASSIVEMENT PRÉSENTS À L’AUDIENCE DU TRIBUNAL LE MARDI 29 MAI À PARTIR DE 09 H 00 AU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE D’AIX-EN-PROVENCE, IMPASSE DES FRÈRES PRATESI, AU JAS DE BOUFFAN.

Les adhérents du CADDRIS : Aix écologie, Aix-Solidarité, Alternatifs 13, Amnesty groupe 133 d’Aix en Provence, Association de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés, Association des Travailleurs, Maghrébins de France, ATTAC Pays d’Aix, CFDT du Pays d’Aix, EMMAUS Cabriès, Europe Ecologie Les Verts Pays d’Aix, Féminin(s) Pluriel(s) en Pays d’Aix, Jeunesse Communiste d’Aix-en-Provence, Les Jeunes Ecologistes Aix-Marseille, Ligue des Droits de l’Homme, MAIS International, MRAP Aix, Nouveau Parti Anticapitaliste, Parti Communiste Français – Aix, Parti de Gauche, Partit Occitan, Parti Socialiste, Rencontres Tsiganes, Réseau Education Sans Frontières 13, Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature, Tous Ensemble Pour Aix, Union des Étudiants Communistes, Union Pour Aix, Union locale de la Confédération Nationale du Logement du Pays d’Aix, Unis pour un Monde Solidaire…

Pièces jointes

pdf/Tract_CADDRIS_Arbois_4_.pdf Télécharger

A la veille des élections législatives : une société sans illusions (02 – mars, avril 2012) 3 mai, 2012

Mort de Ahmed Ben Bella, cinquantième anniversaire de l’indépendance, prise en otages du consul d’Algérie à Goa par les islamistes qui annexent le nord-Mali et même élections législatives du 10 mai : aucun de ces événements ne sort les algériens de leur résignation devant les difficultés et les violences de la vie quotidienne.

Front social et vie quotidienne

Il y a un an, les dernières braises du mouvement citoyen qui avait donné naissance à la CNCD (Coordination nationale pour le changement et la démocratie) s’étouffaient lentement et la société algérienne renouait avec ses rites protestataires suscités par les difficultés de la vie quotidienne, économique et sociale. Rien n’a changé depuis. Sur le front de la vie quotidienne, les émeutes et protestations populaires (logement, services publics, emploi…) continuent de faire l’actualité à Alger comme dans les villages les plus reculés. Dernier événement en date, des échauffourées ont opposé dimanche 29/04 les forces de l’ordre à plusieurs jeunes à Jijel (360 km à l’est d’Alger) après qu’un vendeur a tenté de s’immoler par le feu pour protester contre la démolition de son local commercial de fortune. Sur le front social, les revendications sectorielles, incessantes depuis les promesses gouvernementales consécutives au printemps arabe, sont réactivées par la période électorale, propice aux engagements clientélistes. Chaque jour, les syndicats de la santé, de l’éducation, des collectivités locales, de la justice et d’autres corporations organisent des grèves, des sit-in et des marches dans les rues des principales villes du pays et devant les ministères à Alger.

Mais en ce printemps 2012, deux actualités dominent la vie quotidienne des algériens : la flambée des prix sur les produits alimentaires et la violence dans les stades de football.

Depuis plus d’un mois, les prix des fruits et légumes ont augmenté de façon spectaculaire. La pomme de terre, aliment de base, a quasiment quadruplé. Outre les fruits et légumes frais, c’est tout le marché de détail des produits alimentaires qui connaît un emballement des prix y compris les légumes secs (pois chiches, haricots blancs, lentilles), les produits laitiers (fromages, yaourts…), les céréales, les viandes, la sardine…. A l’origine de ces hausses, les intempéries de fin février qui ont entrainé une baisse des récolte, suivie d’une spéculation aggravée par la multiplicité des intermédiaires tout au long des chaînes de distribution. En pleine campagne électorale, ces difficultés, qui touchent les plus pauvres du pays, nourrissent les diatribes contre les gouvernants (“Ils n’ont même pas prévu la flambée des prix de la pomme de terre ; comment peuvent-ils planifier l’avenir des générations”.) ; on a même vu la pomme de terre s’inviter sur les affiches électorales de certains partis.

Dans la même période (mars-avril), la fin du championnat national de football et la Coupe d’Algérie ont donné lieu à des déchainements de violence et des affrontements très durs entre supporters, et avec les forces de police. A Saïda, le 14 avril, les joueurs de l’USM Alger, à peine le match terminé, ont été attaqués à l’arme blanche par les supporters de l’équipe locale. Six joueurs, ainsi qu’un dirigeant du club algérois ont été blessés par les coups de couteau qui pleuvaient sur eux. Ils ont dû être hospitalisés alors que les supporters ont poursuivi leurs actes de vandalisme en dehors du stade. Le phénomène s’est renouvelé à l’occasion d’un grand nombre de matchs. Le vendredi 20 avril, plus de 10 mille policiers ont été mobilisés pour encadrer la première demi-finale de la coupe d’Algérie. Cette situation ne surprend pas Youcef Fates, politologue français d’origine algérienne, et maître de conférences à Paris-X, interviewé par le journal Jeune Afrique : « Ce que l’on observe dans les stades reflète le désarroi d’une partie de la jeunesse, issue d’une société dont les transitions se sont toujours faites dans la violence »

Dans le climat décrit ci-dessus, des événements comme la mort de Ben Bella (survenue le 11 avril) ou le cinquantenaire de l’indépendance, passent au second plan des préoccupations des algériens. On peut en dire autant des élections législatives qui s’annoncent.

Elections législatives

Le 10 mai prochain, près de 22 millions d’électeurs algériens seront appelés aux urnes pour élire leurs nouveaux députés, et leur donner un mandat de 5 ans. 25 800 candidats, représentant 44 partis politiques, brigueront les 462 sièges que comptera alors l’Assemblée Populaire Nationale (contre 389 dans l’assemblée actuelle). Combien d’électeurs iront voter ? Fin mars, une enquête révélait que 56 % des algériens seulement savaient qu’il y aurait des élections législatives le 10 mai. Selon la même enquête, la participation atteindrait 44%, chiffre qui semble très surestimé : le taux de participation officiel lors des élections de mai 2007 était de 35 % alors qu’en réalité le chiffre ne dépassait guère les 20 %. Outre l’incrédulité massive de la population à l’égard de la politique et des politiciens, l’existence notoire de fraudes, élection après élection, n’encourage pas l’exercice civique. Pour cette élection, deux commissions nationales seront chargées de veiller à la régularité des opérations de vote, et 500 observateurs étrangers s’efforceront, en vain comme dans les précédentes élections, de scruter le fonctionnement de plus de 48 000 bureaux de votes.

A quelques jours de l’élection comment se présente le rapport des forces politiques ? (cf. Eclairage n° 7 pour la présentation des partis politiques mentionnés ci-dessous).

On se rappelle que la coalition parlementaire et de gouvernement qui a dirigé le pays ces 5 dernières années a subi un premier éclatement avec la rupture du Mouvement de la société pour la paix (MSP) en janvier dernier.

Le 7 mars, le MSP, le parti El Islah et le parti Ennahda, trois formations islamistes, ont officiellement annoncé la création de l’ »Alliance de l’Algérie Verte » en vue des législatives, en avançant un programme unique et des listes communes. L’Alliance verte (rien à voir avec nos écologistes, le vert est un des symboles de l’islam) se présente comme l’équivalent des partis religieux qui sont arrivés au pouvoir par les urnes dans les autres pays du Maghreb, à la suite du printemps arabe. Deux autres partis islamistes n’ont pas rejoint l’Alliance et iront aux élections sous leur propre bannière : il s’agit du Front pour la justice et le développement (FJD), populaire dans les milieux intellectuels et universitaires, et du Front du changement (FC), récemment créé et dissident du MSP.

Le FLN, premier parti de l’actuel parlement, apparaît profondément divisé et son secrétaire général, A. Belkhadem, fortement contesté (cf. Le Monde du 21 avril). Il s’en est fallu de peu que ce dernier soit destitué par les membres du comité central du parti. Les contestataires lui reprochent d’avoir, à l’occasion de la constitution des listes de candidats, écarté des figures du parti et « islamisé » la représentation de ce même parti dans la perspective de préparer sa propre candidature à l’élection présidentielle de 2014.

Le Rassemblement national démocratique (RND) est le deuxième parti représenté dans le parlement actuel. Son leader, Ahmed Ouyahia, fort de l’image et de l’expérience que lui a donné son statut de Premier ministre mène une campagne technique et moderniste mais résolument nationaliste.

Du côté des partis de gauche, le Front des forces socialistes (FFS), le plus ancien parti d’opposition en Algérie, présentera des candidats. Il avait boycotté les élections législatives de 2002 et de 2007, ainsi que l’élection présidentielle de 2009. Parti laïc et fortement présent et populaire en Kabylie, le FFS participe cette année aux élections pour proposer une « construction pacifique de l’alternative démocratique ». A signaler que la tête de liste du FFS dans la capitale est Mustapha Bouchachi, l’ex-président de la Ligue algérienne des droits de l’Homme. De son côté, le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune creuse son sillon de parti anti-capitaliste et dénonce l’emprise des multinationales sur l’économie algérienne, emprise favorisée par une classe politique corrompue.

Aucun sondage en Algérie ne permet d’anticiper les résultats de ce scrutin qui aura lieu dans quelques jours. Les « nationalistes » (FLN et RND) pourraient garder la majorité, mais il est probable que les islamistes auront un nombre important de députés ; des islamistes dont le discours n’a plus grand’chose de commun avec celui du FIS en janvier 1992, et dont la victoire électorale n’entrainera pas l’intervention de l’armée.

Mali

Peu de temps après le putsch militaire du 21 mars au Mali, les rebelles touaregs (MNLA : Mouvement national de libération de l’Azawad) ont ouvert la porte à la domination du Nord-Mali (Azawad) par les groupes salafistes et terroristes de la mouvance Aqmi. Ces groupes, pourchassés par l’armée algérienne et puissamment armés depuis le conflit lybien, se trouvent maintenant à l’abri derrière une frontière et occupent un territoire plus grand que la France, territoire qui menace de devenir un nouvel Afghanistan au cœur du Sahel. Il suffit de regarder une carte du nord de l’Afrique pour constater que l’Algérie a une frontière commune avec tous les pays du Maghreb et du Sahel. Tous ces pays, y compris ceux qui ont connu le printemps arabe et qui ont mis des islamistes au pouvoir, se réjouiraient que l’Algérie, la plus importante puissance militaire d’Afrique, les protège du terrorisme islamiste. L’enlèvement, le 5 avril, du consul d’Algérie et de six de ses collaborateurs à Gao, par le MUJAO (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest) aurait pu conduire le gouvernement et l’armée, en cette période d’élections législatives, à exploiter la fibre nationaliste des algériens en dramatisant la situation dans le sud. Il n’en a rien été, l’Algérie a dit qu’elle refusait d’opérer hors de ses frontières. On annonce la libération des otages algériens pour la fin avril.

Du côté de la LADDH

D’abord, bref retour sur les organisation de défense des droits de l’homme en Algérie. Il y a de quoi s’y perdre, dans la presse et sur les sites. Ces précisions complètent –et corrigent !- celles déjà données dans le tout premier Eclairage de 2011.

La CNCPPDH (Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme) est une organisation gouvernementale fortement critiquée par le CIC (Comité International de coordination des institutions nationales pour la promotion et la protection des droits de l’homme) aux motifs suivants : sujétion de la Commission au pouvoir exécutif, absence de transparence dans la nomination de ses membres, manque de coopération avec les organes de l’ONU et avec les ONG indépendantes de défense des droits de l’homme.

La LADDH (Ligue algérienne de défense des droits de l’homme) créée en1985 est affiliée à la FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme). Sa légitimité est largement reconnue ; elle a été un des principaux acteurs du printemps algérien de 2011, créateur de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) pendant cette période. Ses militants sont régulièrement menacés et malmenés par le pouvoir. Jusqu’au 25 mars, son président était Mostefa Bouchachi.

Enfin la LADH (Ligue algérienne des droits de l’homme) apparue à la suite d’une scission au sein de la LADDH lors du Congrès de Boumerdes en 2005. Cette scission est survenue après la destitution du président en exercice, Hocine Zehouane, et son remplacement par une équipe proche du FFS et du mouvement berbère. La LADH est actuellement présidée par Hocine Zehouane.

L’actualité de la LADDH est triple.

Organisationnelle d’abord : Engagé dans la course pour les législatives, tête de liste du Front des forces socialistes (FFS) à Alger, Mostefa Bouchachi a démissionné officiellement de son poste de président. Depuis le 13 avril, Me Noureddine Benissad, élu par le Conseil national de la Ligue est le nouveau président de la LADDH.

Militante ensuite : Abdelkader Kherba militant de la LADDH a été arrêté par des agents de la sureté d’Alger le 18 avril 2012 pour le seul fait d’avoir apporté son soutien au mouvement de protestation des greffiers lors d’un sit-in pacifique devant le tribunal de Sidi M’hamed. Des témoignages font état de brutalités lors de son arrestation et de la confiscation de sa caméra. Présenté devant le parquet du tribunal local, le militant des droits de l’Homme s’est vu inculpé d’incitation à l’attroupement. Placé en détention provisoire à la prison de Serkadji, sa comparution devant le tribunal correctionnel était prévue pour pour le 26 avril.

Internationale enfin : La LADDH avec des ONG algériennes et internationales ont élaboré et rendu public le 20 avril, un rapport intitulé « Réformes politiques ou verrouillage supplémentaire de la société et du champ politique en Algérie « . A l’heure où l’échéance électorale du 10 mai 2012 est l’objet de toutes les attentions (…) », souligne le rapport, « l’adoption des nouvelles lois est en réalité devenue pour le pouvoir algérien une occasion de maîtriser davantage la société civile et le champ politique et un moyen de renforcer le contrôle de la société algérienne dans son ensemble ». Ce rapport fait l’objet de l’Eclairage de ce mois-ci.

L’Algérie vue par les ONG et par le dessinateur DILEM 3 mai, 2012

Pour cet éclairage, deux documents, deux regards politiques sur la situation de l’Algérie à quelques jours des élections législatives. Le premier document est une analyse critique des lois votées par le parlement sortant dans le cadre des réformes gouvernementales consécutives au printemps 2011. Le deuxième est un recueil de dessins de presse dont l’auteur est DILEM, chroniqueur féroce de la vie quotidienne, politique et internationale de son pays.

Premier document (d’une grande qualité graphique) : « Réformes politiques ou verrouillage supplémentaire de la société et du champ politique en Algérie ? Une analyse critique »

Le document peut être téléchargé sur le site de la LDH ( la notre !) à l’adresse : http://www.ldh-france.org/Reformes-politiques-ou

Dans un rapport conjoint publié le 19 avril 2012, le Réseau Euro-Méditerranéen des Droits de l’Homme (REMDH), le Collectif des Familles des Disparu(e)s en Algérie (CFDA), la Ligue Algérienne pour la défense des droits de l’Homme (LADDH) et le Syndicat National du Personnel Autonome de l’Administration Publique (SNAPAP) présentent un rapport sur les nouvelles lois adoptées en Algérie et sur les violations des libertés fondamentales et des droits humains qui s’intensifient en Algérie.

Ce rapport s’intitule « Réformes politiques ou verrouillage supplémentaire de la société et du champ politique en Algérie ? Une analyse critique » . Il révèle que contrairement aux annonces du Président Bouteflika faisant état « d’approfondissement du processus démocratique », l’adoption des nouvelles lois est en réalité devenue pour le pouvoir algérien une occasion de maîtriser davantage la société civile et le champ politique, un moyen de renforcer le contrôle de la société algérienne dans son ensemble.

Ce rapport offre un panorama des différents textes de loi à travers des fiches thématiques et des recommandations, portant sur : la loi relative au régime électoral (fiche 1), la loi fixant les modalités augmentant les chances d’accès de la femme à la représentation dans les assemblées élues (fiche 2), la loi relative aux partis politiques (fiche 3), à l’information (fiche 4) et aux associations (fiche 5).

Ces lois, adoptées en janvier 2012 en Algérie dans le cadre des prétendues réformes politiques, marquent une régression notable en matière des libertés fondamentales et ce en violation flagrante des engagements internationaux pris par l’Algérie, notamment des dispositions du Pacte international relatif aux droits civils et politiques des Nations unies (PIDCP). Les organisations signataires dénoncent fermement le décalage entre les annonces officielles et les pratiques répressives auxquelles les autorités algériennes ont recours et interpellent le public algérien ainsi que les observateurs internationaux présents en Algérie, notamment les observateurs de la mission de l’Union européenne, sur les nouvelles lois adoptées en Algérie et sur les violations aux libertés fondamentales et aux droits humains qui s’intensifient en Algérie.

Deuxième document (d’une très grande qualité graphique !!) : les dessins de DILEM dans le quotidien algérien Liberté.

http://www.liberte-algerie.com/dilem/galerie

Voici comme Plantu le présente en janvier 2012 quand les deux dessinateurs échangent leur place à la une de leur journal « Dilem est un dessinateur qui ne ressemble pas aux autres. Déjà tout jeune, il transgressait un énorme tabou dans son pays, l’Algérie : oser dessiner le président. Il y a plus de 15 ans, ce président s’appelait Chadli et le jeune Dilem osa pour la première fois se moquer et… caricaturer le numéro 1 du pays. Il retint son souffle… Et puis rien : il ne fut pas inquiété.

C’est alors qu’il commença sa carrière de dessinateur de presse. Aujourd’hui, il travaille pour la Liberté, un quotidien qui arrive à publier ses pages sans trop de problème. Autant la télévision algérienne est cadenassée, autant la presse papier jouit d’une belle ouverture. Depuis, Dilem a quand même eu quelques ennuis ; l’année dernière, il a séjourné pas mal de temps dans les tribunaux car ses dessins ne passent pas vraiment inaperçus. Et, côté barbus, il a reçu de grosses menaces. En 2004 encore il apprenait que tel imam de telle mosquée avait demandé qu’on l’égorge, toute affaire cessante ; ça met comme une ambiance. »

Et en plus a) quotidiennement, le dessin du jour s’ajoute à la galerie ; et b) il dessine beaucoup et très méchamment Sarko

BIDONVILLES AIXOIS – L’EXPULSION N’EST PAS LA SOLUTION ! 18 avril, 2012

Depuis maintenant plusieurs mois le Collectif Aixois pour la Dignité et les Droits
des Roms des Immigrés et des Sans-Papiers (CADDRIS) appelle au dialogue et
à la co construction de solutions face aux bidonvilles qui ont ressurgi en Pays d’Aix.
Mais si nous ne voulons plus voir ces campements de fortune c’est justement au
nom du fait qu’il faut mener une lutte implacable contre la misère. Oui il faut
s’attaquer à la précarité, au dénuement et pas à celles et ceux qui en sont victimes.
C’est pourtant bien, hélas, ce que fait la Mairie d’Aix-en-Provence en recourant, par référés, au concours de la force publique à l’encontre les habitants des bidonvilles.
Ainsi les habitants du campement de Vasarély sont convoqués au Tribunal
de Grande Instance d’Aix-en-Provence.
Ce bidonville n’entraîne pourtant pas de trouble à l’ordre public. Les personnes s’y trouvant ne sont en aucune manière agressives. Elles saluent volontiers les
visiteurs et engagent la conversation. Certaines d’entre elles maîtrisent
parfaitement le français et avec les autres la compréhension est aisée du fait de la romanité des langues employées.
Il n’existe actuellement aucune solution alternative car nos appels au dialogue sont restés vains. Les seules réponses avancées par la Mairie sont uniquement basées sur la répression et l’Etat ne fait pas face à ses missions de cohésion sociale.
Rappelons que les expulsions d’Août 2010, sur ce même campement n’ont
strictement rien changé à une situation qui actuellement se dégrade. L’action des
travailleurs sociaux et des bénévoles est en effet lourdement handicapée par le
climat d’angoisse que font régner ces recours à la force publique.
D’éventuelles nouvelles expulsions seraient injustes humainement pour des
résidents dont certains sont là depuis plusieurs années. Elles seraient également
aussi coûteuses qu’inefficaces. Elles seraient enfin illégales au regard du droit
européen. Dans une décision du 29 Mars 2012 le Parlement Européen a rappelé
aux Etats qui pratiquent des restrictions sur l’accès au travail et la circulation à
faciliter l’intégration des communautés ROMS, en leur reconnaissant les mêmes
droits et devoirs qu’aux autres citoyens de l’Union européenne.
Nous refusons le recours à la force et appelons l’Etat comme la Mairie, qui seraient alors soutenues par le Département, la Région et l’Europe, à construire des alternatives durables aux bidonvilles aixois.
TOUS ENSEMBLE, DISONS NON AUX EXPULSIONS !
LE CADDRIS APPELE LES AIXOISES ET LES AIXOIS A MANIFESTER LEUR
SOLIDARITÉ EN ÉTANT MASSIVEMENT PRÉSENTS À L’AUDIENCE DU
TRIBUNAL LE MARDI 24 AVRIL À PARTIR DE 09 H 00 AU TRIBUNAL DE
GRANDE INSTANCE D’AIX-EN-PROVENCE, IMPASSE DES FRÈRES PRATESI,
AU JAS DE BOUFFAN

Claudie Hubert – Philippe Chouard – Hervé Guerrera – Philippe Sénégas – Marc Durand

Pour le Collectif Aixois pour les Droits et la Dignité des Roms, des Immigrés et des Sans-Papiers (CADDRIS)

Pièces jointes

Reconstruire ensemble une politique de sécurité 30 mars, 2012

Le Syndicat des Avocats de France, le Syndicat de la Magistrature, l’Observatoire des délinquances et des contextes sociaux, la Région PACA ont organisé le 16 mars un colloque à Marseille sous ce titre . Les trois principaux intervenants étaient Pierre Joxe, avocat au barreau de Paris, Valérie Sagant, magistrate et co-auteur du rapport de la fondation Terra Nova sur la politique de sécurité et Laurent Mucchielli, Directeur de Recherches au CNRS et de l’Observatoire des délinquances et contextes sociaux.
Nous nous sommes inspirés des idées émises par ces trois conférenciers, des débats qui ont succédé à leurs interventions pour aborder ce sujet dans l’article qui suit.

Une vision de la politique sécuritaire.

La politique de sécurité appartient de droit à l’Etat qui en a la responsabilité et doit en définir les grandes lignes. Elle est aussi de la responsabilité de chaque acteur du champ social, non pas directement mais comme conséquence de son action. Un travailleur social, du fait qu’il aide des populations à vivre, qu’il gère des difficultés et des conflits, agit pour une société apaisée, et donc une société de sécurité.

Le but de la sécurité n’est pas de mener une guerre, victorieuse certes, contre le crime, le terrorisme ou d’autres déviances, mais d’instaurer des relations sociales dans lesquelles chacun trouve sa place pour un épanouissement personnel et collectif. La « guerre » peut être un moyen passager – c’est à discuter – elle ne peut être un état permanent de la société. La recherche de la sécurité peut passer par des actes de violence nécessaire, mais la mesure de la violence institutionnelle ne peut être le critère de réussite d’une politique de sécurité. On ne peut dire que la Principauté de Monaco soit un modèle pour nous, tant cette société est policée et surveillée. Il est cependant instructif de savoir qu’en ce pays chaque acte de violence institutionnelle, rendu nécessaire par un délit, est considéré comme un échec. La réussite de l’action policière est validée par l’absence d’interventions de la Police. On peut comparer cela à la gourmandise avec laquelle on nous rappelle qu’en France le plan Vigipirate rouge est toujours en vigueur, et que même on vient pour la première fois d’appliquer dans une région le plan écarlate. Ou encore avec la nécessité pour la Police de remplir des quotas de PV délivrés, de gardes à vue exécutées, de mises en examen obtenues. Bien sûr ce sont des mesures de l’activité des services qui ont leur valeur indicative, mais il ne faut pas oublier le but qui serait une société dans laquelle cette mesure ne serait plus pertinente, si l’activité répressive ne concernait plus qu’une partie marginale irréductible de la population . La politique du chiffre instaure une confusion entre résultat et activité. Non seulement elle mène à toutes les dérives ou abus, non seulement à chasser la délinquance la plus facile à atteindre et élucider – et par là la moins inquiétante – mais, plus grave encore, elle instaure dans la société un renversement des valeurs : est honoré le « superflic », le « Rambo » qui « terrorise les terroristes » comme cela a été demandé par un Ministre de l’Intérieur, est déconsidéré l’acteur de la sécurité qui apaise les tensions et les relations.

Cette politique est liée directement à la notion de guerre introduite ces dernières années, depuis la « guerre au terrorisme » de Georges Bush. Nous sommes en guerre contre les criminels, puis contre tous les délinquants, et pourquoi pas contre les marginaux pour finir récemment contre les Roms. La politique de sécurité a été contaminée par la sécurité extérieure : nous faisons une guerre intérieure alors que nos opérations militaires à l’extérieur s’apparentent à des actions de police (inaugurées par l’armée, à son corps défendant, pendant la « bataille d’Alger » voici plus de 50 ans). Même la Sécurité Civile se militarise, jusqu’à introduire des uniformes de type militaire. Combien de vigiles habillés en quasi-CRS, même lorsqu’il s’agit de gardiens de barrières ? Dans le fameux plan Vigipirate écarlate, la Sécurité Civile est de fait incorporée à l’action militaire.

La politique des dernières années.

A ces considérations il faut ajouter une politique spécifique développée depuis une dizaine d’années. On a surfé sur les peurs et le désir d’un « toujours plus de sécurité ». A la politique du chiffre qui ne concerne pas seulement la sécurité, tous les fonctionnaires y sont soumis, s’est ajouté le « toujours plus » de lois. A chaque événement une nouvelle loi. Un exemple parfait est donné par le discours du Président le 22 mars dernier, une heure après la mort du tueur de Toulouse et Montauban : c’est toute une série de mesures, toutes plus coercitives les unes que les autres, qu’il a annoncées, comme si cette affaire dramatique avait dans l’instant éclairé la société sur les causes de son insécurité et sur les remèdes devant lui apporter la paix. Ces lois ne sont quasi jamais évaluées, jamais avant la promulgation de la suivante qui les corrige. Elles ne sont mises en œuvre que très partiellement faute de décrets d’application ou parce qu’on a changé d’idée avant de les promulguer, elles se marchent les unes sur les autres, introduisant nombre de contradictions qui rendent le Droit illisible. Il s’agit d’une politique brouillonne, donc incompréhensible et souvent inapplicable, mais de plus cela induit une atmosphère sécuritaire allant à l’envers d’un apaisement des relations dans la société. Il n’y a pas mieux pour attiser les peurs irrationnelles, faire de chacun l’ennemi de l’autre et sa victime potentielle. Beaucoup d’argent est dépensé pour la sécurité, mais de façon erratique. Comment mener une action cohérente quand les crédits sont alloués en dents de scie ? On se vante d’allonger des millions, mais pour quelle action ? Les deux tiers des crédits alloués actuellement à la sécurité sont donnés pour la vidéosurveillance dont l’efficacité n’a jamais été évaluée sérieusement en France (et les évaluations étrangères ne sont guère encourageantes sur son efficacité). Son coût non plus n’est pas pris en compte, l’exemple de la ville de Cannes est instructif : sept millions d’euros pour l’installation et…600 000 euros annuels pour l’utilisation et la maintenance. Il serait intéressant de savoir quels autres types d’action ces sommes permettraient d’envisager, qui seraient peut-être plus efficaces.

Le traitement judiciaire des affaires.

La vision répressive des pouvoirs publics a entraîné une forte augmentation des peines de prison, en contradiction par exemple avec la loi de 2009 destinée à alléger le nombre de détenus. On a instauré une standardisation des réponses pénales, en contradiction avec le principe d’individuation de la peine qui était une des avancées essentielles de la Justice moderne. A cela il faut ajouter les transferts de charges de la Police nationale vers les polices municipales et les polices privées. Ce renoncement de l’Etat à son pouvoir régalien est très inquiétant pour la démocratie, mais de plus tant les polices municipales que les officines privées ne bénéficient pas d’une formation suffisante pour le rôle qu’on leur laisse.

On a introduit aussi la notion de « traitement en temps réel » (TTR). La raison en est un désir d’efficacité accrue, et si l’on compte en nombre de dossiers traités, cela est une réussite. On comprend que dans une administration, quelle qu’elle soit, le nombre de dossiers traités soit un critère d’évaluation. Mais il semble que l’efficacité d’une administration soit liée principalement au résultat obtenu par le traitement des dossiers. On ne traite pas des dossiers pour le plaisir de les traiter et d’augmenter leur nombre. Et dans ce domaine le TTR a révélé des limites fortes, des lacunes, des dérives. On n’a plus le temps de se préoccuper de la personnalité des individus mis en cause. Quelle est la justice d’un jugement qui ignore celui qu’elle juge ? Les peines automatiques n’ont pas besoin de magistrats pour les prononcer, elles déshumanisent la Justice, détruisent les individus, compromettent l’amendement des délinquants qui devraient accepter leur peine (ou pour le moins en reconnaître le bien-fondé, la logique), en percevoir le sens. Pour les mineurs, le TTR est encore plus catastrophique, il enlève toute once de mesure éducative. Quant aux victimes, il constitue pour elles, dans la plupart des cas, une violence supplémentaire. Encore sous le choc de ce qu’elles ont subi, sans avoir le temps de prendre le moindre recul, elles sont sommées de venir s’expliquer devant une Cour. Il n’est pas rare, lorsqu’on donne du temps, de rencontrer des victimes apaisées, désirant que justice soit rendue tout en ne rejetant pas le délinquant. Alors la peine permet de tourner la page en leur rendant justice, permet au délinquant d’entamer une réhabilitation. Cette Justice rendue atteint alors son but, mais avec le TTR ceci est strictement impossible. Avec le TTR, la grande majorité des affaires passe en comparution directe, avec donc toute cette violence et cette injustice commise tant envers les victimes que les délinquants. Les moyens de la Justice étant trop faibles – le peu de crédits alloués sont absorbés prioritairement par les constructions et la gestion de prisons – les délais sont beaucoup trop longs si on évite la comparution directe, d’où une nouvelle injustice envers les personnes impliquées qui vivent fort mal ce temps d’attente, qui demeurent dans leur délit ou dans la violence subie sans pouvoir en sortir. La quadrature du cercle dirait-on ? Oui, mais il est possible d’en sortir si l’on a une autre vision de la Justice et que l’on en prend les moyens.

Faiblesses de la politique répressive.

La politique sécuritaire actuelle coûte très cher, il faut se pencher sur les comptes pour comprendre où va tout cet argent qui devrait servir à apaiser la société. Les prix des constructions de prison, de la gestion des places en détention sont sans commune mesure avec l’argent octroyé aux actions qui feraient baisser la délinquance. Mais ce ne sont pas les mêmes caisses, alors on ne fait pas de comparaisons…Pour un mineur en EPM (« Etablissement pénitentiaire pour mineurs », les nouvelles prisons pour mineurs), combien d’enfants en danger pourraient être suivis en milieu ouvert … et prendre une voie qui ne les mènerait pas à terme en détention ? Bien sûr il existe des irréductibles pour lesquels on ne trouve pas d’autre solution que l’enfermement. Ceux-là feront partie de notre part d’échec à l’aune de la façon de compter en Principauté de Monaco, mais combien sont-ils ? Que signifie de condamner à de la prison, puis de jouer sur les sursis, ou sur d’autres possibilités afin de ne pas enfermer les condamnés ? Très souvent on ne libère pas avec anticipation parce que le délinquant aurait fait un chemin lui permettant sa réinsertion, mais simplement pour libérer de la place … et le délinquant libéré dans ces conditions augmente toutes ses chances de venir réoccuper la dite place ! Si c’est pour l’effet d’annonce, tout est parfait, le bon peuple saura que nos édiles veillent au grain et les protègent en faisant condamner un maximum de déviants. On annonce ainsi au peuple qu’on incarcère, et dans la foulée on libère en douce. Quand cette façon de faire coince, qu’il y a bavure, on accuse la Justice de laxisme.

Ce double langage du pouvoir politique est insupportable : on édicte des lois (une trentaine en dix ans !!) chaque fois plus répressives, tellement embrouillées qu’elles sont souvent inapplicables, et parallèlement on expédie aux magistrats des circulaires dont la majorité des citoyens ignorent l’existence qui contredisent les dites lois . Qu’il applique la circulaire, le Magistrat, en cas de problème, peut être vilipendé pour n’avoir pas appliqué la loi dans toute sa rigueur, qu’il ne l’applique pas, il se trouve devant le mur d’une loi inapplicable et en conflit avec sa hiérarchie. Ce double langage a aussi un effet dévastateur sur les justiciables. Les peines et leur application devenues incompréhensibles perdent leur légitimité. Seul reste le bâton pour mettre tout le monde au pas, et personne n’y croit.

Connaître la délinquance.

Si le traitement de la délinquance a perdu toute clarté et se dirige comme un bateau ivre, reste le fait de la délinquance, reconnu par tous, et la connaissance que nous pouvons en avoir. Là encore les choses sont biaisées. On ne le dira jamais assez, « la » délinquance n’existe pas. Quand on parle de « la  » délinquance, on cite les crimes horribles, les viols d’enfants, etc. Mais comment confondre cela avec un vol de portable ou de portefeuille, une fausse déclaration d’impôts, une bagarre ou le fait de fumer un joint ? La vie est infiniment plus complexe que cette vision simplifiée donnée par les journaux et renforcée par les déclarations des autorités. Quand on parle de victimes, on évoque les victimes de meurtres, de viols, si possible qui appellent à la vengeance la plus sévère, et on fait de grandes déclarations pour les protéger. « La Justice pénale, c’est d’abord celle des victimes » a déclaré le président de la République. Alors que l’on nous dise quel est le rôle des juges. Le Juge est-il encore cet arbitre entre le Procureur, défenseur de la société, la Partie civile, représentant les victimes, et les avocats de la Défense ? La grande majorité des victimes sont de petites gens qui ont subi une violence (arrachage de sac, vol, effraction, agression, etc.) qui n’ont jamais voulu se trouver au centre d’un procès pénal et de toutes les déclarations qui l’entourent, qui désirent seulement que « Justice leur soit rendue », c’est-à-dire que par quelque moyen la société reconnaisse leur souffrance et dise leur Droit. On légifère pour les victimes de meurtre, en promulguant des lois qui vont d’abord s’appliquer à des victimes tout-à-fait ordinaires. Pas plus que « la » délinquance, « la » victime n’existe pas.

« La » délinquance augmente, dit-on, de manière vertigineuse. Il serait bon de se tourner vers les historiens pour le savoir. La délinquance est un concept construit. La grande majorité des crimes actuels sont des viols, pédophiles ou non. Et la plupart des viols se déroulent « en famille » (inceste, relations entre frères et sœurs, viols conjugaux). Voici cinquante ans l’inceste était tu, le viol conjugal était une notion inconnue, les affaires entre frères et sœurs (ou cousins) ne sortaient pas de la famille. De la pédophilie, il n’était quasi pas question, la police ne désirait pas s’en mêler et renvoyait à l’autorité parentale. Quant aux autres violences non crapuleuses (n’ayant pas pour but un vol), les violences conjugales n’étaient pas comptabilisées, les bagarres entre jeunes étaient courantes et rarement soumises à la Justice. Outre qu’elles étaient régulées dans les cours de récréation par les adultes présents (c’était le temps où les » pions » existaient), celles qui se déroulaient à l’extérieur n’émouvaient pas trop les adultes qui savaient que l’adolescence est une période difficile. Restaient les grosses bagarres rangées, telles celles qui se réglaient à coups de chaînes de vélo entre des blousons noirs ou auparavant les Apaches, elles n’avaient rien à envier à ce qui se passe aujourd’hui et seules concernaient les forces de Police. La question n’est pas de savoir si c’était mieux alors (sauf la présence d’adultes dans les établissements scolaires qui ont disparu depuis deux ou trois dizaines d’années et font cruellement défaut, pas seulement pour la sécurité), mais il est fait que la plus grande partie de la délinquance qui remplit nos journaux aujourd’hui passait inaperçue par manque d’intérêt voici quarante ans. Par ailleurs il existe toute une délinquance non comptabilisée ou très peu médiatisée : la délinquance routière, les atteintes au code du travail (qui peuvent avoir des conséquences très graves, les accidents du travail sont très nombreux, y compris les morts ou handicapés graves), la délinquance fiscale. Les escroqueries sont très peu poursuivies et encore moins pénalisées : il vaut mieux escroquer un million que voler mille euros en arrachant un sac ! La délinquance des riches semble mieux supportée par la société que celle des pauvres.

Alors la délinquance augmente-t-elle ? La question est vide, non pertinente. On peut mesurer telle sorte de délinquance et voir comment elle était ressentie autrefois, mais les comparaisons avec des chiffres sont assez vaines tant est variable le ressenti de la société devant ces phénomènes. On peut sans nul doute comparer les crimes de sang, ils diminuent fortement en nombre. Pour les autres types de délinquance, mieux vaut s’attarder sur ce qu’on doit faire que s’égarer dans des comparaisons non pertinentes. Les discours de nos autorités surfent sur un sentiment d’insécurité qui sert leurs intérêts, politiques et aussi financiers, mais sont hors de la réalité.

Le sentiment d’insécurité.

Le sentiment d’insécurité, lui aussi, est bien réel et doit être analysé pour le comprendre et y répondre. Les habitants de l’immeuble dans lequel vivait le « tueur au scooter » de Toulouse seraient terrorisés à l’idée de revenir y habiter. Mais qui les terrorise ? Tout le monde est d’accord pour dire que de tels phénomènes sont très rares, uniques, les chances qu’une même population les subisse une nouvelle fois sont quasiment nulles. Seulement les medias ont scénarisé, minute par minute, l’hallali opéré contre lui, y compris en repassant sur les ondes la minute et demie de tir nourri qui a achevé l’assaut…et l’assiégé. Qui a construit ce sentiment d’insécurité ? Pour lutter contre le sentiment d’insécurité, ne faudrait-il commencer par apaiser les relations entre les gens ? Montrer les vrais dangers (il en existe, évidemment) et dégonfler les baudruches ? On ne construit pas une politique sécuritaire sur le sentiment d’insécurité, sinon on va à l’échec, même si cela permet de gagner une élection. Les études menées montrent que le sentiment d’insécurité, la peur, sont très souvent déconnectés du réel. Ce sont d’abord les personnes vulnérables (personnes âgées, précaires, personnes isolées) qui ont peur de façon totalement des risques qu’ils pourraient courir. On a peur de l’inconnu, du fantôme agresseur qui pourrait fondre sur nous, venant de nulle part. Or dans 90% des cas recensés, la victime connaissait son agresseur qui était assez proche. A Marseille la ville serait prise par la peur à la suite de règlements de compte sanglants dans le grand banditisme. Mais si l’on y réfléchit bien, en quoi cela induit-il des dangers véritables pour la population ? On exagère la peur qu’elle éprouve pour justifier une politique (les problèmes des Marseillais sont plus le chômage que ces épisodes sanglants), et s’il et vrai qu’il existe une peur rémanente, elle est plus liée au traitement médiatique de ces faits qu’à des risques encourus. Ce n’est donc pas avec des annonces sécuritaires qu’on peut lutter contre ces peurs, ce n’est non plus pas en développant une politique répressive. La source du mal est ailleurs.

Quelques pistes de solution.

Alors que faire ? Certainement pas renoncer à poursuivre les crimes et les délits, il serait même bon de se montrer plus sévère pour nombre de délits qui coûtent très cher à la société et sont étrangement absous. Mais il faut renoncer à le faire de façon brouillonne, à coups d’effets d’annonce, en instaurant la société une culture de la guerre, de l’affrontement. Il est possible de tout sécuriser, de ne plus trouver de délinquants (visibles) ni de marginaux, cela s’appelle la dictature. Le Procureur de Marseille, au cours du colloque, disait que le taux de démocratie d’un pays est parallèle à son taux de marginaux…

Il est temps de définir une doctrine qui oriente l’action des pouvoirs publics. Cette doctrine doit guider la Justice et la Police. Par exemple veut-on la paix civile ou la guerre aux délinquants et aux marginaux ? Il semble que le plus urgent soit d’établir une doctrine pour la Police : lorsque la Justice est laissée libre elle trouve des ressources pour se diriger plus facilement que la Police qui travaille au plus près du terrain, où il est difficile d’avoir du recul. Qu’attend-on des forces de sécurité ? Désire-t-on une police de proximité, une police de médiation, une police à la poursuite des délinquants ? Ce genre de missions ne s’excluent d’ailleurs pas mutuellement, encore faut-il les préciser. Il est nécessaire d’édicter des règles sur la violence légitime. Les armées ont une doctrine qui guide leurs interventions. La Police semble étrangement en manquer. La Police Municipale doit-elle être armée ? Comment ? Pour quelles opérations ? Qui des armes létales ou à l’opposé des Tasers ou autres armes de dissuasion ? Actuellement on arme à tout va sans se demander à quoi cela sert. Cela semble une sorte de reconnaissance de statut, un policier sans « pétoire » ne serait qu’un moins que rien ! Le débat est renversé, on arme puis on se demande quoi faire. Dans le déroulement des actions peuvent se produire de la part des forces de l’Ordre des excès, quelle est la limite qui en fait des abus, voire encore des délits ? Il serait bon qu’une doctrine précise ces notions.

En plus d’établir une doctrine, il est nécessaire de s’attacher à une saine gestion du personnel. Quelles sont les « forces de sécurité » ? Certainement la Police Nationale, mais quelle est la place des Polices municipales, des officines privées ? Quelle doit être la structure de ces forces (combien d’hommes de troupes, de sous-officiers, d’officiers, de commissaires ?). Quelle répartition sur le territoire ? Quelles sont les qualifications nécessaires ? Et donc on touche aux questions de formation initiale et permanente, aux perspectives de carrière. Comment demander fidélité et dévouement à des troupes si ces questions sont éludées, si les réponses se font au gré des situations, sans continuité ? Mutatis mutandis ces questions doivent aussi être posées et trouver des réponses pour la Justice.

Les personnels travaillent avec du matériel. On rit du sous-équipement de la Police, de l’état des commissariats. Mais le problème est sérieux, et pour la Justice tout autant. Les Magistrats et les Policiers ont le droit, le besoin, de travailler dans des locaux respectables et respectueux de ceux qui les occupent. Les greffes sont sous-dotés, n’ont pas les moyens de travailler correctement. La Police a besoin de voitures correctes et en état de marche, de réseaux informatiques performants, etc. Non seulement cela est essentiel pour leur travail, mais leur fournir du matériel correct est une bonne façon de leur montrer de la considération (bien plus qu’en armant certains policiers quand ce n’est pas nécessaire). Sans considération on ne peut attendre un travail efficient. La Mairie d’Aix l’a bien compris qui a équipé sa Police Municipale d’un parc de voitures et de motos (pour quel genre d’interventions, au fait ?) qui n’a rien à envier à la meilleure brigade de gendarmerie routière. Enfin il faut mentionner aussi les développements technologiques. En face de certaine délinquance, ou encore plus du crime organisé, la Police doit avoir accès à une technologie sans cesse en évolution.

Ces considérations relèguent bien loin la trentaine de lois sécuritaires promulguées depuis une dizaine d’années, des effets d’annonce, des proclamations de guerre au terrorisme ou aux délinquants, aux Roms ou aux Sans-papiers. Il est temps de reconsidérer, de redéfinir les rôles de la Police et de la Justice, de leur assigner des buts et leur en donner les moyens. Il est temps de travailler à un apaisement des conflits dans la société au lieu de les attiser. Tout cela est bien connu des spécialistes, les rapports, livres et études ne manquent pas, mais il semble que bien souvent les décideurs se contentent d’un digest des rapports commandés. Il ne suffit pas de savoir que les études sont réalisées, encore faut-il une volonté politique forte pour les mettre en œuvre, une volonté qui s’étale dans le temps en oubliant un peu les échéances électorales, une volonté qui ose avancer malgré tous les obstacles…On peut toujours espérer.

Bidonvilles aixois : la municipalité doit changer de cap ! 29 mars, 2012

Constitué pour proposer des solutions concrètes à l’accueil et à l’insertion des nouveaux arrivants, le Collectif Aixois pour les Droits et la Dignité des Roms, des Immigrés et des Sans-Papiers (CADDRIS) demande, depuis sa constitution en septembre 2011, la tenue d’une table ronde. Convoquée sous l’égide de l’Etat cette instance, réunie pour en finir avec ces bidonvilles d’un autre temps et rechercher des solutions dignes d’hébergement et d’insertion, rassemblerait tous les partenaires institutionnels et associatifs d’Aix et du Pays d’Aix.

Afin d’expliciter et de soutenir cette démarche, le collectif a demandé à être reçu par les autorités concernées. Si la Sous-Préfecture, les Conseils Général et Régional ont répondu à cette attente en recevant des délégations, nous ne pouvons aujourd’hui que regretter le mutisme de la Ville d’Aix-en-Provence et de la CPA.

Deux courriers dont un recommandé et un remis en mains propres, d’innombrables appels téléphoniques, l’engagement public, pris par Madame le Député Maire et Présidente de la Communauté du Pays d’Aix lors du Conseil Municipal de Janvier, de recevoir le CADDRIS n’auront pas suffi. Aucune entrevue n’est encore prévue à ce jour.

Mais il y a hélas pire, la désinformation et les interpellations publiques dont les Roms font aujourd’hui l’objet. Dans ses prises de parole la ville d’Aix a fait savoir qu’elle renforçait ses aires d’accueil de gens du voyage à destination des Roms. Comme l’a très clairement indiqué le Sous Préfet, ces aires sont exclusivement réservées aux personnes “qui vivent et se déplacent en habitat mobile ou susceptible de l’être pendant tout ou partie de l’année, c’est à

dire les nomades et sédentaires qui se réclament du voyage” (loi n°200-614 du 5 juillet 2000). Ce qui n’est pas le cas des Roms qui sont des citoyens roumains, donc ressortissants européens et n’ont pas droit au carnet de circulation nécessaire pour accéder aux aires d’accueil.

Autre important sujet de préoccupation, la très surprenante réunion organisée hier par la Mairie de Luynes à propos des Roms récemment installés en bordure du village. On aurait voulu attiser les haines qu’on ne s’y serait pas pris autrement : Pas la moindre proposition, aucune volonté de dialogue. Il s’est agit purement et simplement de stigmatiser et déplacer les Roms.

Enfin l’ouverture du futur chantier, entre la fondation Vasarely et l’auberge de jeunesse, de l’école d’Art du Jas de Bouffan, à quelques mètres d’un important campement ne va pas sans nous inquiéter. Les premiers coups de pelles seraient prévus en Août 2012. A la même période que les sinistres coups de pelleteuse, applications concrètes du belliqueux discours de Grenoble d’un Nicolas Sarkozy qui exigeait de « mettre un terme aux implantations sauvages de campements Roms », qui ont détruit le premier bidonville de Vasarely.

Aucune solution concrète, pas de main tendue et encore moins d’échange, une action en rupture avec la tradition d’accueil et d’humanisme de la Provence et de la France voilà ce qui est hélas aujourd’hui la réalité de la politique de cette ville. Au contraire la ville, si l’on en croit la maire de Luynes, a fait établir par huissier un recensement complet des Roms installés sur le territoire de la CPA. Mais à quel titre, selon quel droit, voudrait-on tout simplement préparer leur éviction ?

Le CADDRISS ne peut que déplorer et dénoncer une attitude qui n’honore personne. Nous en appelons au contraire à un véritable sursaut citoyen pour imposer une table ronde. Des solutions existent et sont rapidement réalisables y compris à moindre frais. Si les collectivités territoriales en font la demande des fonds européens sont mobilisables. Ils nous permettraient d’élaborer des solutions d’hébergement dignes de ce nom. Non l’insertion, pour peu que nous nous en donnions les moyens, n’est pas un vain mot. Elle peut être, dès demain, une réalité concrète profitable à tous. Mais pour engager ces initiatives, nous avons besoin de l’adhésion de tous.

Aussi plus que jamais, le CADDRISS réitère sa demande à la ville d’Aix, comme aux utres partenaires. Il est urgent de travailler, au plus vite, à des solutions dignes, humaines et durables propres à éliminer les bidonvilles et à lutter efficacement contre la misère que subissent les populations concernées.

Claudie HUBERT Aix-Solidarité, Philippe CHOUARD Association de Solidarité avec les Travailleurs Immigrés, Hervé GUERRERA Conseiller Municipal

Conseiller Régional, Philippe SÉNÉGAS Ligue des Droits de l’Homme