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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

Le gouvernement consulte, le chaos continue 31 mai 2011

Le mouvement social : grèves, manifestations et émeutes

Tous les jours quasiment, depuis le début de l’année, des manifestations, marche, émeutes, accompagnent la vie des Algériens. Les protestataires réclament des augmentations de salaires, auquel le gouvernement répond au coup par coup, mais aussi de l’emploi, des logements ou montrent tout simplement le mal-être d’une jeunesse qui se sent oubliée, dans le sillage des révolutions arabes en cours. Le pouvoir algérien nie la signification politique de ces protestations sociales et les réprime dans la rue.

Protestations populaires

De violentes manifestations ont éclaté le lundi 2 mai dans la commune d’El Bouni, dans la wilaya (département) de Annaba. Des centaines de manifestants issus de la cité populaire de Sidi Salem – plus de 50 000 habitants dont beaucoup de familles démunies – ont investi la rue dès les premières heures de la matinée, coupant la circulation routière à l’aide de pneus incendiés et d’objets hétéroclites. Ils exprimaient leur colère après l’affichage de la liste des attributaires de logements sociaux établis par les services de la daïra (sous-préfecture). Préalablement, ils se sont attaqués au siège de la daïra qu’ils ont pratiquement détruit. Malgré les renforts de la police anti-émeute accueillis par des slogans anti-pouvoir, la manifestation a pris de l’ampleur en début d’après midi.

Même motif, même scénario, le 10 mai ; les éléments de la police anti-émeute sont intervenus à coups de matraque pour disperser une manifestation organisée devant le siège de la daïra de Annaba par près de 200 demandeurs de logement. Une dizaine de jeunes manifestants ont été interpelés et autant de blessés ont été transférés par les ambulances de la Protection civile vers l’hôpital de Annaba.

Le 15 mai, des centaines d’habitants d’une cité populaire de la ville d’Ouargla ont barré la route principale pour protester contre la spoliation d’un terrain privé par la mairie. Les manifestants ont accusé l’APC (conseil municipal) de leur ville de détourner une assiette foncière au profit d’un entrepreneur. Les habitants en colère ont été rejoints par des jeunes chômeurs exaspérés que les bureaux de main d’œuvre de la région soient fermés et gardés par les forces de l’ordre.

Une dizaine d’autres manifestations, pour l’entretien de l’espace publique et surtout pour l’accès au logement, se sont déroulées dans la deuxième moitié du mois selon le même scénario : barrages routiers, assauts contre les bâtiments administratifs, répression musclée…

Médecins du secteur public

Le 16 mai un mot d’ordre de grève (avec service minimum assuré) a été lancé dans tout le pays par les organisations syndicales des médecins praticiens généralistes et spécialistes du secteur public. Depuis des mois, leurs revendications concernent leur statut, leur formation, leurs salaires, la pénurie de médicaments, l’indigence des équipements etc. Le 4 mai, le gouvernement a passé un accord avec un syndicat minoritaire, accord portant (comme d’habitude) sur une augmentation significative (70% !) des salaires des médecins. Les syndicats représentatifs n’ont pas accepté cette promesse destinée à désamorcer le mouvement. La grève (déclarée illégale par le Ministère de la Santé) a affecté près de 80% des praticiens le premier jour et se poursuit encore dans beaucoup d’établissements. Le Ministre de la santé s’est adressé aux médecins pour leur rappeler qu’ils n’avaient qu’à s’occuper « de leur pain » et a demandé aux directeurs des établissements d’empêcher les rassemblements des médecins grévistes : « Je ne veux plus de bruits dans les cours des établissements, ni de rassemblement. Vous n’avez qu’à user de la force pour les disperser et les empêcher de se réunir ». Dans le même temps, les médecins « résidents », c’est-à-dire en cours de spécialisation (7000 médecins concernés) poursuivent grèves et manifestations commencées il y a deux mois.

Etudiants

Créé le 6 février 2011 dans la foulée des émeutes de janvier, le Comité national pour la défense des droits des chômeurs (CNDDC) qui compte beaucoup de jeunes diplômés chômeurs a organisé le 2 mai une marche pour l’emploi et la revalorisation des diplômes. Partie de l’université d’Alger cette nouvelle manifestation, du fait de l’interdiction des marches dans la capitale, a été rapidement bloquée en fin de matinée par les forces de sécurité. Au moins neuf personnes, dont trois policiers, ont été blessées au cours de cette intervention, selon la Ligue algérienne des droits de l’homme.

La police a encore sévi à Alger le 15 mai contre les étudiants en pharmacie et chirurgie dentaire, cette fois, qui manifestaient pour la reconnaissance de leur statut. La presse parle d’une dizaine de blessés parmi les manifestants. Alors que l’état d’urgence est levé, les services de sécurité ne cessent de renforcer leur présence dans la capitale, empêchant du coup tout mouvement de protestation.

Les attentats contre les forces militaires

L’Algérie connaît un regain de terrorisme depuis le discours à la nation d’Abdelaziz Bouteflika, le 15 avril dernier. Depuis cette date, les attaques contre les militaires ont fait une cinquantaine de morts.

Ainsi, le 6 mai, cinq militaires ont été tués et cinq autres blessés, dans un attentat à la bombe contre un convoi de l’armée dans la wilaya de Jijel. Cette région de l’est algérien était réputée pacifiée depuis une décennie.

Dans la même région, le 13 mai un poste avancé de l’armée a été attaqué par des assaillants dotés d’armes lourdes, surprenant la majorité des militaires dans leur sommeil. Sept militaires et trois terroristes ont été tués. Un huitième militaire est toujours porté disparu.

Le 15 mai, un militaire est tué et deux autres blessés dans un accrochage dans la région de Tizi-Ouzou. Les militaires ont été surpris par des tirs d’un groupe armé alors qu’ils étaient en plein ratissage.

Le fait que les militaires soient ciblés en Algérie appelle plusieurs commentaires. D’abord nul ne doute que ces attentats soient l’œuvre des maquisards d’al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). C’est sur l’interprétation de ce regain d’activité de ces maquis que les hypothèses divergent. Pour certains, il s’agit d’une recrudescence du terrorisme islamiste suscitée par les mouvements de démocratisation du Maghreb et la mort de Ben Laden : les islamistes veulent rappeler qu’il faudra compter avec eux en cas de bouleversement politique en Algérie. Pour d’autres, cette recrudescence terroriste n’est pas sans rapport avec ce qui se passe en Libye ; l’Aqmi, qui avait appelé à soutenir les insurgés libyens, aurait profité du chaos régnant en Libye pour s’approvisionner en armements de toutes sortes. Cette thèse a les faveurs des autorités algériennes car elle désigne les insurgés Libyens, dont on sait qu’ils n’ont pas le soutien de l’Algérie, comme responsables d’une ingérence violente destinée à déstabiliser le pays et à exporter la révolution. Enfin pour d’autres, ces attentats contre les militaires servent opportunément les généraux de l’ANP (Armée Nationale Populaire), disqualifiés dans leur lutte contre les maquis islamistes par la politique de Concorde nationale imposée par Bouteflika à la recherche de futurs alliés (de là à soupçonner le commandement militaire ou ses officines de renseignement d’instrumentaliser les « terroristes », il n’y a qu’un pas, évidemment).

Car parallèlement à ces « événements », le gouvernement, à l’évidence négocie avec les islamistes. On parle d’une promesse de libération de 7000 détenus de l’ex-FIS.

Les assassinats d’universitaires

On rappelle (cf. Avril 2011) que le corps de Ahmed Kerroumi, 53 ans, enseignant à l’Université d’Oran et militant politique d’opposition très engagé dans la CNCD, a été découvert le 23 avril dernier au siège de son parti, le Mouvement démocratique et social (MDS), à Oran, alors qu’il était porté disparu depuis 5 jours. Depuis cette date, la police et la justice n’avaient donné ni à la famille ni à l’opinion la moindre information sur les progrès de l’enquête. Le 15 mai, le ministre de la Justice, a annoncé à Alger l’arrestation de l’auteur de l’assassinat de l’universitaire, une relation de Kerroumi, qui se serait accusé de l’enlèvement et du meurtre. Mais le lendemain, le présumé assassin, présenté devant le parquet, a nié toute implication dans ces faits. Les soupçons d’assassinat politique ne sont donc pas levés. D’autant que le 11 mai, une autre universitaire, Aïcha Ghettas, 50 ans, enseignante d’histoire à l’université d’Alger, a été retrouvée morte dans son appartement à Mohamadia, dans la banlieue est de la capitale. L’enquête a conduit à l’arrestation, le 13 mai de l’auteur présumé de ce meurtre, mais là encore aucune information n’a été rendue publique sur l’identité et les motifs du suspect.

Les réformes annoncées

Dans son discours du 15 avril, le président Bouteflika a annoncé un train de réformes pour « consolider » la démocratie. Il est prévu que ces réformes passent par l’adoption de textes législatifs relatifs au régime électoral, aux partis politiques, à la place des femmes dans les assemblées élues, au mouvement associatif, aux incompatibilités avec le mandat parlementaire, au code de wilaya et à la loi organique relative à l’information (cf. Echos d’Algérie Avril). Elles engageront, promet le président, une profonde refonte du système sociopolitique algérien, que viendra consacrer une révision radicale de la Constitution. Ces annonces ont été saluées par un concert de louanges par la France, l’Union Européenne, le Sénat américain qui ont saisi l’occasion (notamment les américains) pour envoyer le message qu’ils ne souhaitaient pas le départ Bouteflika et qu’ils le soutiendraient. Les consultations en vue des réformes sont conduites par trois hommes proches du pouvoir : le président du Sénat considéré comme un conservateur, et deux conseillers du Président : un général à la retraite proche des démocrates et un « islamiste BCBG » selon la presse. Ces consultations ont commencé le 21 mai. Deux partis d’opposition démocratique, en l’occurrence le RCD de Saïd Sadi et le FFS de Hocine Ait Ahmed (cf. Eclairage), ont décidé de les boycotter. Ce refus participe d’une position largement partagée par l’opposition algérienne qu’aucun changement démocratique en Algérie n’est à attendre d’un pouvoir qui a durablement usé de la fraude, de la fausse promesse, de l’autocratie et de la répression. Argument auquel s’ajoute qu’il suffirait que, malgré leurs imperfections, la constitution et les lois actuelles soient respectées par les détenteurs de l’autorité pour que l’Algérie vive en démocratie : remplacer des lois non respectées par d’autres lois qui ne seront pas respectées ne changera rien au fonctionnement du Système. Devant ce boycott, le pouvoir va donc devoir consulter les partis de l’alliance présidentielle et quelques uns de ses fidèles clients.