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Ligue des droits de l'Homme

Section d'Aix-en-Provence et du Pays d'Aix

Le faux départ de l’insurrection algérienne 31 mars 2011

Les émeutes initiales

Les émeutes populaires spontanées sont chroniques en Algérie depuis des années. Pour des raisons évidentes, celles qui explosent dans les premiers jours de janvier sont assimilées à l’embrasement insurrectionnel parti de Tunisie et d’Egypte. En fait, à partir du 3 janvier, c’est la forte hausse des prix des denrées alimentaires de base qui provoque une augmentation de ces révoltes. Les émeutiers sont des jeunes qui dans leurs expéditions s’en prennent aux symboles de l’état (sièges communaux, bureaux de poste) et de la consommation (grands magasins, concessionnaires automobiles…). Les manifestations s’étendent en quelques jours à l’ensemble du pays. Les interventions de la police et de l’armée sont musclées : cinq morts sont à dénombrer entre le 7 et le 9 janvier. Plusieurs tentatives d’immolation par le feu se produisent entre le 12 et le 17 janvier ; elles se solderont par 2 décès. Exploitant le caractère inorganisé et violent des manifestations, les autorités algériennes assurent que les jeunes n’ont aucune revendication politique et que leur seul but est de « détruire et piller ». Face à cette position de l’état, face aussi aux très nombreuses arrestations et comparutions devant les tribunaux de jeunes manifestants, des organisations d’opposition entreprennent une tentative de politisation et d’organisation du mouvement.

L’organisation de la protestation

Il faut d’abord rappeler que depuis 1992, la population est soumise à un régime d’Etat d’Urgence qui limite de façon considérable les libertés publiques en Algérie, en particulier la liberté d’association et la liberté de manifestation.

Le 22 janvier, un parti d’opposition le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, à ne pas confondre avec le RCD de Moubarak en Egypte !), tente d’organiser une manifestation à Alger, manifestation interdite (Etat d’Urgence) qui ne réunira que quelques centaines de participants assez fortement réprimés par les forces de l’ordre (nombreux blessés et des arrestations).

La veille, le 21 janvier, a été créée la CNCD (Coordination nationale pour le changement et la démocratie) à l’initiative de syndicats autonomes, des organisations de défense des droits de l’homme parmi lesquelles la LADDH (Ligue Algérienne pour la défense des droits de l’homme), des associations estudiantines et de jeunes, des comités de quartier, des collectifs citoyens, des associations de disparus, des figures intellectuelles et des partis politiques. Les objectifs de la CNCD sont la libération des manifestants arrêtés, la levée de l’Etat d’Urgence, l’ouverture de l’espace public (médiatique, politique, associatif…) au militantisme politique et associatif.

Des marches pacifiques (toujours interdites) sont appelées par la CNCD, le 12 février (3000 manifestants, 30 000 policiers) et le 19 février (participation équivalente, durcissement de la répression) ; ce jour-là un député du RCD est durement frappé par la police et des affrontement ont lieu entre manifestants et « pros-Bouteflika ».

http://www.france24.com/fr/20110303-reporters-algerie-jeunesse-defie-pouvoir-manifestations-alger-greves-bouteflika-armee-suicides-immolations-changement

Parallèlement à ces manifestations spontanées ou organisées, d’autres formes de protestations émergent , en particulier des grèves en séries, motivées par des revendications catégorielles : greffiers, enseignants, étudiants, contractuels, gardes municipaux, cheminots, médecins des CHU etc.

Situation actuelle : fausse libéralisation, baisse de la protestation politique organisée, émeutes quasi-quotidiennes

La fin du mois de mars est marquée par une baisse de la protestation organisée et la persistance quotidienne d’émeutes spontanées, d’affrontements violents entre jeunes et forces de sécurité : ces émeutes réparties sur tout le pays sont essentiellement motivées par le chômage et les conditions de logement déplorables que connaissent les algériens. Cinq décès par immolation sont à déplorer depuis le début de l’année.

L’affaiblissement des manifestations citoyennes initiées fin janvier est en grande partie explicable par l’ampleur des pressions et répression policières opposée à la mobilisation des organisations d’opposition. Concrètement, les rassemblements sont tout simplement empêchés par la force. Mais le pouvoir a réagi aussi par des annonces sur le terrain social et sur le terrain politique. Sur le terrain social, il a désamorcé (ou tenté de désamorcer) une partie des jacqueries populaires en ramenant à des valeurs abordables les prix des denrées courantes et en faisant des promesses mirifiques d’aides à l’emploi et au logement. Sur le terrain politique, on se souvient des revendications de la CNCD : libération des manifestants arrêtés, levée de l’état d’urgence, ouverture de l’espace public (médiatique, politique, associatif…) au militantisme pacifique. Or dés le début février, le président algérien Bouteflika allaient donner des gages formels sur ces questions. Le 24 février, le décret abrogeant l’Etat d’Urgence qui était en vigueur depuis 1992 est publié au journal officiel. Dans les faits, ce desserrement formel de l’étau dans lequel sont maintenues les libertés publiques en Algérie n’a rien changé. La manifestation organisée le 26 février, soit deux jours après l’annonce de l’abrogation de l’Etat d’Urgence a été durement réprimée par la police. « Les marches ne sont pas interdites, elles sont soumises à autorisation. Pour être autorisées, les marches doivent offrir le maximum de garanties quant aux risques. Le moment ne paraît pas être venu pour autoriser les marches à Alger », a indiqué le ministre de l’Intérieur, Dahou Ould Kablia, à la radio algérienne. Par ailleurs, l’agrément de nouveaux partis politiques ne semble pas à l’ordre du jour. « Cela ne veut pas dire qu’ils ne le seront pas lorsque le moment apparaîtra opportun. Aucun agrément n’a été délivré pour l’instant », a encore indiqué le ministre de l’Intérieur. Enfin, le président Bouteflika avait promis début février l’ouverture de la télévision publique à tous les partis d’opposition. Mais hormis les partis de l’Alliance présidentielle (FLN et partis satellites) et les formations favorables au pouvoir, comme le Parti des Travailleurs (PT), aucun mouvement d’opposition n’a été convié sur les plateaux de la télévision pour débattre de la situation de politique du pays.

Cette triple stratégie, associant répression, annonces sur le plan économique et social et promesses de démocratisation a atteint en partie un de ses objectifs : diviser le mouvement protestataire. Pour mieux le comprendre il faut connaître l’état de l’opposition politique en Algérie (ce que pourrait permettre un prochain « Eclairage »). Un désaccord sur la stratégie de la contestation a conduit le 22 février à un éclatement de la CNCD. Pour faire bref, un courant « partis politiques » conduit par le RCD s’oppose à un courant « société civile » conduit par la LADDH. Les premiers maintiennent les appels hebdomadaires aux manifestations. Les seconds préfèrent l’organisation de meetings et de conférences en vue de toucher les travailleurs, les chômeurs, les étudiants. Mais derrière ces divergences presque techniques (et dont on ne voit pas pourquoi elles seraient incompatibles) à vrai dire, ce sont des analyses différentes sur les voies de la démocratisation en Algérie qui s’opposent actuellement. Les uns croient à une révolution « à la tunisienne ou à l’égyptienne » et veulent se présenter comme les leaders politiques de cette révolution et de l’alternance qui suivra, les autres considèrent que la complexité de la situation algérienne exige un travail en profondeur au cœur de la société algérienne et donc se méfient des risques que les appétits politiciens peuvent faire courir à la société civile.